Chapter 40 of 175
LETTRE XL
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_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
C'est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre à mes lettres, de
refuser de les recevoir; elle veut me priver de sa vue, elle exige
que je m'éloigne. Ce qui vous surprendra davantage, c'est que je
me soumette à tant de rigueur. Vous allez me blâmer. Cependant, je
n'ai pas cru devoir perdre l'occasion de me laisser donner un ordre,
persuadé d'une part que qui commande s'engage, et de l'autre que
l'autorité illusoire que nous avons l'air de laisser prendre aux
femmes est un des pièges qu'elles évitent le plus difficilement. De
plus, l'adresse que celle-ci a su mettre à éviter de se trouver seule
avec moi me plaçait dans une situation dangereuse, dont j'ai cru devoir
sortir à quelque prix que ce fût, car étant sans cesse avec elle, sans
pouvoir l'occuper de mon amour, il y avait lieu de craindre qu'elle ne
s'accoutumât enfin à me voir sans trouble; disposition dont vous savez
assez combien il est difficile de revenir.
Au reste, vous devinez que je ne me suis pas soumis sans condition.
J'ai même eu le soin d'en mettre une impossible à accorder, tant pour
rester toujours maître de tenir ma parole, ou d'y manquer, que pour
engager une discussion, soit de bouche ou par écrit, dans un moment
où ma belle est plus contente de moi, où elle a besoin que je le sois
d'elle, sans compter que je serais bien maladroit si je ne trouvais
moyen d'obtenir quelque dédommagement de mon désistement à cette
prétention, tout insoutenable qu'elle est.
Après vous avoir exposé mes raisons dans ce long préambule, je commence
l'historique de ces deux derniers jours. J'y joindrai comme pièces
justificatives la lettre de ma belle et ma réponse. Vous conviendrez
qu'il y a peu d'historiens aussi exacts que moi.
Vous vous rappelez l'effet que fit avant-hier matin ma lettre de
_Dijon_; le reste de la journée fut très orageux. La jolie prude arriva
seulement au moment du dîner et annonça une forte migraine, prétexte
dont elle voulut couvrir un des plus violents accès d'humeur que femme
puisse avoir. Sa figure en était vraiment altérée; l'expression de
douceur que vous lui connaissez s'était changée en un air mutin qui en
faisait une beauté nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette
découverte par la suite et de remplacer quelquefois la maîtresse tendre
par la maîtresse mutine.
Je prévis que l'après-dîner serait triste, et pour m'en sauver l'ennui,
je prétextai des lettres à écrire et me retirai chez moi. Je revins
au salon sur les six heures; Mme de Rosemonde proposa la promenade,
qui fut acceptée. Mais au moment de monter en voiture, la prétendue
malade, par une malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être
pour se venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me fit
subir sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante. Je ne sais si les
imprécations que je fis contre ce démon femelle furent exaucées, mais
nous la trouvâmes couchée au retour.
Le lendemain, au déjeuner, ce n'était plus la même femme. La douceur
naturelle était revenue, et j'eus lieu de me croire pardonné. Le
déjeuner était à peine fini que la douce personne se leva d'un air
indolent et entra dans le parc; je la suivis, comme vous pouvez
le croire. «D'où peut naître ce désir de promenade? lui dis-je en
l'abordant.--J'ai beaucoup écrit ce matin, me répondit-elle, et ma
tête est un peu fatiguée.--Je ne suis pas assez heureux, repris-je,
pour avoir à me reprocher cette fatigue-là?--Je vous ai bien écrit,
répondit-elle encore, mais j'hésite à vous donner ma lettre. Elle
contient une demande, et vous ne m'avez pas accoutumée à en espérer le
succès.--Ah! je jure que s'il m'est possible.--Rien n'est plus facile,
interrompit-elle, et quoique vous dussiez peut-être l'accorder comme
justice, je consens à l'obtenir comme grâce.» En disant ces mots, elle
me présenta sa lettre; en la prenant, je pris aussi sa main, qu'elle
retira, mais sans colère et avec plus d'embarras que de vivacité. «La
chaleur est plus vive que je ne croyais, dit-elle, il faut rentrer.»
Et elle reprit la route du château. Je fis de vains efforts pour lui
persuader de continuer sa promenade, et j'eus besoin de me rappeler
que nous pouvions être vus pour n'y employer que de l'éloquence.
Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que cette
feinte promenade n'avait eu d'autre but que de me remettre sa lettre.
Elle monta chez elle en rentrant, et je me retirai chez moi pour lire
l'épître, que vous ferez bien de lire aussi, ainsi que ma réponse,
avant d'aller plus loin...