Chapter 24 of 175
LETTRE XXIV
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_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
Ah! par pitié, madame, daignez calmer le trouble de mon âme; daignez
m'apprendre ce que je dois espérer ou craindre. Placé entre l'excès du
bonheur et celui de l'infortune, l'incertitude est un tourment cruel.
Pourquoi vous ai-je parlé? Que n'ai-je su résister au charme impérieux
qui vous livrait mes pensées? Content de vous adorer en silence, je
jouissais au moins de mon amour, et ce sentiment pur, que ne troublait
point alors l'image de votre douleur, suffisait à ma félicité; mais
cette source de bonheur en est devenue une de désespoir depuis que
j'ai vu couler vos larmes, depuis que j'ai entendu ce cruel _Ah!
malheureuse!_ Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon
cœur. Par quelle fatalité le plus doux des sentiments ne peut-il vous
inspirer que l'effroi! Quelle est donc cette crainte? Ah! ce n'est pas
celle de le partager: votre cœur que j'ai mal connu n'est pas fait pour
l'amour; le mien, que vous calomniez sans cesse, est le seul qui soit
sensible; le vôtre est même sans pitié. S'il n'en était pas ainsi,
vous n'auriez pas refusé un mot de consolation au malheureux qui vous
racontait ses souffrances; vous ne vous seriez pas soustraite à ses
regards, quand il n'a d'autre plaisir que celui de vous voir; vous ne
vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétude, en lui faisant
annoncer que vous étiez malade, sans lui permettre d'aller s'informer
de votre état; vous auriez senti que cette même nuit, qui n'était pour
vous que douze heures de repos, allait être pour lui un siècle de
douleurs.
Par où, dites-moi, ai-je mérité cette rigueur désolante? Je ne crains
pas de vous prendre pour juge. Qu'ai-je donc fait? Que céder à un
sentiment involontaire inspiré par la beauté et justifié par la vertu;
toujours contenu par le respect, et dont l'innocent aveu fut l'effet
de la confiance et non de l'espoir. La trahirez-vous cette confiance
que vous-même avez semblé me permettre et à laquelle je me suis livré
sans réserve? Non, je ne puis le croire; ce serait vous supposer un
tort et mon cœur se révolte à la seule idée de vous en trouver un: je
désavoue mes reproches; j'ai pu les écrire, mais non pas les penser.
Ah! laissez-moi vous croire parfaite, c'est le seul plaisir qui me
reste. Prouvez-moi que vous l'êtes en m'accordant vos soins généreux.
Quel malheureux avez-vous secouru qui en eût autant besoin que moi?
Ne m'abandonnez pas dans le délire où vous m'avez plongé; prêtez-moi
votre raison, puisque vous avez ravi la mienne; après m'avoir corrigé,
éclairez-moi pour finir votre ouvrage.
Je ne veux pas vous tromper: vous ne parviendrez point à vaincre mon
amour, mais vous m'apprendrez à le régler: en guidant mes démarches, en
dictant mes discours, vous me sauverez au moins du malheur affreux de
vous déplaire. Dissipez surtout cette crainte désespérante; dites-moi
que vous me pardonnez, que vous me plaignez; assurez-moi de votre
indulgence. Vous n'aurez jamais toute celle que je vous désirerais;
mais je réclame celle dont j'ai besoin: me la refuserez-vous?
Adieu, madame; recevez avec bonté l'hommage de mes sentiments; il ne
nuit point à celui de mon respect.
_De..., ce 20 août 17**._