Chapter 51 of 175
LETTRE LI
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_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
En vérité, vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec
autant de légèreté que si j'étais votre maîtresse. Savez-vous que
je me fâcherai et que j'ai dans ce moment une humeur effroyable?
Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il
est important que je vous parle avant cette entrevue, et, sans vous
inquiéter davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée
pour aller courir je ne sais où! Vous êtes cause que je suis arrivée
_indécemment_ tard chez Mme de Volanges et que toutes les vieilles
femmes m'ont trouvée _merveilleuse_. Il m'a fallu leur faire des
cajoleries toute la soirée pour les apaiser, car il ne faut pas fâcher
les vieilles femmes: ce sont elles qui font la réputation des jeunes.
A présent, il est une heure du matin et, au lieu de me coucher, comme
j'en meurs d'envie, il faut que je vous écrive une longue lettre, qui
va redoubler mon sommeil par l'ennui qu'elle me causera. Vous êtes bien
heureux que je n'aie pas le temps de vous gronder davantage. N'allez
pas croire pour cela que je vous pardonne: c'est seulement que je suis
pressée. Écoutez-moi donc, je me dépêche.
Pour peu que vous soyez adroit, vous devez avoir demain la confiance
de Danceny. Le moment est favorable pour la confiance: c'est celui
du malheur. La petite fille a été à confesse; elle a tout dit, comme
un enfant, et, depuis, elle est tourmentée à tel point de la peur du
diable qu'elle veut rompre absolument. Elle m'a raconté tous ses petits
scrupules avec une vivacité qui m'apprenait assez combien sa tête
était montée. Elle m'a montré sa lettre de rupture, qui est une vraie
capucinade. Elle a babillé une heure avec moi sans me dire un mot qui
ait le sens commun. Mais elle ne m'en a pas moins embarrassée, car
vous jugez que je ne pouvais risquer de m'ouvrir vis-à-vis d'une aussi
mauvaise tête.
J'ai vu pourtant, au milieu de tout ce bavardage, qu'elle n'en aime
pas moins son Danceny; j'ai remarqué même une de ces ressources qui ne
manquent jamais à l'amour et dont la petite fille est assez plaisamment
la dupe. Tourmentée par le désir de s'occuper de son amant et par la
crainte de se damner en s'en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de
le lui faire oublier, et comme elle renouvelle cette prière à chaque
instant du jour, elle trouve le moyen d'y penser sans cesse.
Avec quelqu'un de plus _usagé_ que Danceny, ce petit événement serait
peut-être plus favorable que contraire; mais le jeune homme est si
céladon que, si nous ne l'aidons pas, il lui faudra tant de temps pour
vaincre les plus légers obstacles qu'il ne nous laissera pas celui
d'effectuer notre projet.
Vous avez bien raison; c'est dommage, et je suis aussi fâchée que
vous qu'il soit le héros de cette aventure; mais que voulez-vous? ce
qui est fait est fait, et c'est votre faute. J'ai demandé à voir sa
réponse[23]; elle m'a fait pitié. Il lui fait des raisonnements à perte
d'haleine pour lui prouver qu'un sentiment involontaire ne peut pas
être un crime: comme s'il ne cessait pas d'être involontaire, du moment
qu'on cesse de le combattre! Cette idée est si simple qu'elle est venue
même à la petite fille. Il se plaint de son malheur d'une manière
assez touchante, mais sa douleur est si douce et paraît si forte et
sincère, qu'il me semble impossible qu'une femme qui trouve l'occasion
de désespérer un homme à ce point, et avec aussi peu de danger ne soit
pas tentée de s'en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu'il
n'est pas moine, comme la petite le croyait, et c'est, sans contredit,
ce qu'il fait de mieux; car pour faire tant que de se livrer à l'amour
monastique, assurément MM. les chevaliers de Malte ne mériteraient pas
la préférence.
[23] Cette lettre ne s'est pas retrouvée.
Quoi qu'il en soit, au lieu de perdre mon temps en raisonnements qui
m'auraient compromise, et peut-être sans persuader, j'ai approuvé le
projet de rupture, mais j'ai dit qu'il était plus honnête, en pareil
cas, de dire ses raisons que de les écrire; qu'il était d'usage aussi
de rendre les lettres et les autres bagatelles qu'on pouvait avoir
reçues, et paraissant entrer ainsi dans les vues de la petite personne,
je l'ai décidée à donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons
sur-le-champ concerté les moyens, et je me suis chargée de décider
la mère à sortir sans sa fille; c'est demain après-midi que sera cet
instant décisif. Danceny en est déjà instruit, mais, pour Dieu, si
vous en trouvez l'occasion, décidez donc ce beau berger à être moins
langoureux et apprenez-lui, puisqu'il faut lui tout dire, que la vraie
façon de vaincre les scrupules est de ne laisser rien à perdre à ceux
qui en ont.
Au reste, pour que cette ridicule scène ne se renouvelât pas, je n'ai
pas manqué d'élever quelques doutes dans l'esprit de la petite fille
sur la discrétion des confesseurs, et je vous assure qu'elle paye à
présent la peur qu'elle m'a faite par celle qu'elle a que le sien
n'aille tout dire à sa mère. J'espère qu'après que j'en aurai causé
encore une fois ou deux avec elle, elle n'ira plus raconter ainsi ses
sottises au premier venu[24].
Adieu, vicomte; emparez-vous de Danceny et conduisez-le. Il serait
honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons de deux enfants.
Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l'avions cru d'abord,
songeons, pour animer notre zèle, vous, qu'il s'agit de la fille de Mme
de Volanges, et moi, qu'elle doit devenir la femme de Gercourt. Adieu.
_De... ce 2 septembre 17**._
[24] Le lecteur a du deviner depuis longtemps, par les mœurs de
Mme de Merteuil, combien peu elle respectait la religion. On
aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu'en montrant
les effets on ne devait pas négliger d'en faire connaître les
causes.