Chapter 4 of 175
LETTRE IV
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_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL, à Paris._
Vos ordres sont charmants; votre façon de les donner est plus aimable
encore; vous feriez chérir le despotisme. Ce n'est pas la première
fois, comme vous savez, que je regrette de ne plus être votre esclave;
et tout _monstre_ que vous dites que je suis, je ne me rappelle jamais
sans plaisir le temps où vous m'honoriez de noms plus doux. Souvent
même je désire de les mériter de nouveau et de finir par donner, avec
vous, un exemple de constance au monde. Mais de plus grands intérêts
nous appellent; conquérir est notre destin; il faut le suivre:
peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore; car,
soit dit sans vous fâcher, ma très belle marquise, vous me suivez au
moins d'un pas égal, et depuis que, nous séparant pour le bonheur
du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble
que dans cette mission d'amour vous avez fait plus de prosélytes que
moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur; et si ce dieu-là
nous jugeait sur nos œuvres, vous seriez un jour la patronne de
quelque grande ville, tandis que votre ami serait au plus un saint de
village. Ce langage vous étonne, n'est-il pas vrai? Mais depuis huit
jours je n'en entends, je n'en parle pas d'autre; et c'est pour m'y
perfectionner que je me vois forcé de vous désobéir.
Ne vous fâchez pas et écoutez-moi. Dépositaire de tous les secrets
de mon cœur, je vais vous confier le plus grand projet que j'aie
jamais formé. Que me proposez-vous? de séduire une jeune fille qui
n'a rien vu, ne connaît rien; qui, pour ainsi dire, me serait livrée
sans défense; qu'un premier hommage ne manquera pas d'enivrer et que
la curiosité mènera peut-être plus vite que l'amour. Vingt autres
peuvent y réussir comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui
m'occupe; son succès m'assure autant de gloire que de plaisir. L'amour
qui prépare ma couronne hésite lui-même entre le myrte et le laurier,
ou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe. Vous-même, ma
belle amie, vous serez saisie d'un saint respect, et vous direz avec
enthousiasme: «Voilà l'homme selon mon cœur.»
Vous connaissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal,
ses principes austères. Voilà ce que j'attaque; voilà l'ennemi digne de
moi; voilà le but que je prétends atteindre;
Et si de l'obtenir je n'emporte le prix,
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
On peut citer de mauvais vers quand ils sont d'un grand poète[12].
[12] La Fontaine.
Vous saurez donc que le président est en Bourgogne, à la suite d'un
grand procès (j'espère lui en faire perdre un plus important). Son
inconsolable moitié doit passer ici tout le temps de cet affligeant
veuvage. Une messe chaque jour, quelques visites aux pauvres du canton,
des prières du matin et du soir, des promenades solitaires, de pieux
entretiens avec ma vieille tante et quelquefois un triste wisk devaient
être ses seules distractions. Je lui en prépare de plus efficaces. Mon
bon ange m'a conduit ici pour son bonheur et pour le mien. Insensé! je
regrettais vingt-quatre heures que je sacrifiais à des égards d'usage.
Combien on me punirait en me forçant de retourner à Paris! Heureusement
il faut être quatre pour jouer au wisk, et comme il n'y a ici que le
curé du lieu, mon éternelle tante m'a beaucoup pressé de lui sacrifier
quelques jours. Vous devinez que j'ai consenti. Vous n'imaginez pas
combien elle me cajole depuis ce moment, combien surtout elle est
édifiée de me voir régulièrement à ses prières et à sa messe. Elle ne
se doute pas de la divinité que j'y adore.
Me voilà donc, depuis quatre jours, livré à une passion forte. Vous
savez si je désire vivement, si je dévore les obstacles; mais ce que
vous ignorez c'est combien la solitude ajoute à l'ardeur du désir.
Je n'ai plus qu'une idée; j'y pense le jour et j'y rêve la nuit.
J'ai bien besoin d'avoir cette femme pour me sauver du ridicule d'en
être amoureux, car où ne mène pas un désir contrarié? O délicieuse
jouissance, je t'implore pour mon bonheur et surtout pour mon repos.
Que nous sommes heureux que les femmes se défendent si mal! Nous ne
serions auprès d'elles que de timides esclaves. J'ai dans ce moment
un sentiment de reconnaissance pour les femmes faciles qui m'amène
naturellement à vos pieds. Je m'y prosterne pour obtenir mon pardon
et j'y finis cette trop longue lettre. Adieu, ma très belle amie, sans
rancune.
_Du château de..., 5 août 17**._