Chapter 56 of 175
LETTRE LVI
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_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
A quoi vous servirait, monsieur, la réponse que vous me demandez?
Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas une raison de plus pour les
craindre? et sans attaquer ni défendre leur sincérité, ne me suffit-il
pas, ne doit-il pas vous suffire à vous-même de savoir que je ne veux
ni ne dois y répondre?
Supposé que vous m'aimiez véritablement (et c'est seulement pour ne
plus revenir sur cet objet que je consens à cette supposition), les
obstacles qui nous séparent en seraient-ils moins insurmontables? et
aurais-je autre chose à faire qu'à souhaiter que vous pussiez bientôt
vaincre cet amour et surtout à vous y aider de tout mon pouvoir, en me
hâtant de vous ôter toute espérance? Vous convenez vous-même que _ce
sentiment est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point_.
Or vous savez assez qu'il m'est impossible de le partager; et quand
même ce malheur m'arriverait, j'en serais plus à plaindre, sans que
vous en fussiez plus heureux. J'espère que vous m'estimez assez pour
n'en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure, cessez de
vouloir troubler un cœur à qui la tranquillité est si nécessaire; ne me
forcez pas à regretter de vous avoir connu.
Chérie et estimée d'un mari que j'aime et respecte, mes devoirs et mes
plaisirs se rassemblent dans le même objet. Je suis heureuse, je dois
l'être. S'il existe des plaisirs plus vifs, je ne les désire pas; je
ne veux point les connaître. En est-il de plus doux que d'être en paix
avec soi-même, de n'avoir que des jours sereins, de s'endormir sans
trouble et de s'éveiller sans remords? Ce que vous appelez le bonheur
n'est qu'un tumulte des sens, un orage des passions dont le spectacle
est effrayant, même à le regarder du rivage. Eh! comment affronter ces
tempêtes? comment oser s'embarquer sur une mer couverte des débris de
mille et mille naufrages? Et avec qui? Non, monsieur, je reste à terre;
je chéris les liens qui m'y attachent. Je pourrais les rompre que je ne
le voudrais pas; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.
Pourquoi vous attacher à mes pas? pourquoi vous obstiner à me suivre?
Vos lettres, qui devaient être rares, se succèdent avec rapidité.
Elles devaient être sages, et vous ne m'y parlez que de votre fol
amour. Vous m'entourez de votre idée plus que vous ne le faisiez de
votre personne. Écarté sous une forme, vous vous reproduisez sous une
autre. Les choses qu'on vous demande de ne plus dire, vous les redites
seulement d'une autre manière. Vous vous plaisez à m'embarrasser par
des raisonnements captieux; vous échappez aux miens. Je ne veux plus
vous répondre, je ne vous répondrai plus... Comme vous traitez les
femmes que vous avez séduites! Avec quel mépris vous en parlez! Je veux
croire que quelques-unes le méritent, mais toutes sont-elles donc si
méprisables? Ah! sans doute, puisqu'elles ont trahi leurs devoirs pour
se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles ont tout perdu,
jusqu'à l'estime de celui à qui elles ont tout sacrifié. Ce supplice
est juste, mais l'idée seule en fait frémir. Que m'importe, après tout?
Pourquoi m'occuperais-je d'elles ou de vous? De quel droit venez-vous
troubler ma tranquillité? Laissez-moi, ne me voyez plus; ne m'écrivez
plus, je vous en prie; je l'exige. Cette lettre est la dernière que
vous recevrez de moi.
_De..., ce 5 septembre 17**._