Chapter 5 of 175
LETTRE V
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_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Savez-vous, vicomte, que votre lettre est d'une insolence rare, et
qu'il ne tiendrait qu'à moi de m'en fâcher? Mais elle m'a prouvé
clairement que vous aviez perdu la tête, et cela seul vous a sauvé de
mon indignation. Amie généreuse et sensible, j'oublie mon injure pour
ne m'occuper que de votre danger; et quelque ennuyeux qu'il soit de
raisonner, je cède au besoin que vous en avez dans ce moment.
Vous, avoir la présidente Tourvel! mais quel ridicule caprice! Je
reconnais bien là votre mauvaise tête qui ne fait désirer que ce
qu'elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu'est-ce donc que cette
femme? Des traits réguliers si vous voulez, mais nulle expression;
passablement faite, mais sans grâces; toujours mise à faire rire
avec ses paquets de fichus sur la gorge et son corps qui remonte au
menton! Je vous le dis en amie, il ne vous faudrait pas deux femmes
comme celle-là pour vous faire perdre toute votre considération.
Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch et où vous me
remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir
encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à
tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur
la tête de quelqu'un et rougissant à chaque révérence. Qui vous eût
dit alors que vous désireriez cette femme? Allons, vicomte, rougissez
vous-même et revenez à vous. Je vous promets le secret.
Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent! Quel rival
vous avez à combattre? Un mari! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce
seul mot? Quelle honte si vous échouez! et même combien peu de gloire
dans le succès! Je dis plus: n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec
les prudes? j'entends celles de bonne foi: réservées au sein même du
plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier
abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s'épure par
son excès, ces biens de l'amour ne sont pas connus d'elles. Je vous
le prédis: dans la plus heureuse supposition, votre présidente croira
avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le
tête-à-tête conjugal le plus tendre on reste toujours deux. Ici c'est
bien pis encore; votre prude est dévote et de cette dévotion de bonne
femme qui condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous
cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le détruire: vainqueur de
l'amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable; et quand,
tenant votre maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son cœur,
ce sera de crainte et non d'amour. Peut-être, si vous eussiez connu
cette femme plus tôt en eussiez-vous pu faire quelque chose; mais
cela a vingt-deux ans et il y en a près de deux qu'elle est mariée.
Croyez-moi, vicomte, quand une femme s'est _encroûtée_ à ce point, il
faut l'abandonner à son sort: ce ne sera jamais qu'une _espèce_.
C'est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de m'obéir, que vous
vous enterrez dans le tombeau de votre tante et que vous renoncez à
l'aventure la plus délicieuse et la plus faite pour vous faire honneur.
Par quelle fatalité faut-il donc que Gercourt garde toujours quelque
avantage sur vous? Tenez, je vous en parle sans humeur: mais, dans
ce moment, je suis tentée de croire que vous ne méritez pas votre
réputation; je suis tentée surtout de vous retirer ma confiance. Je ne
m'accoutumerai jamais à dire mes secrets à l'amant de Mme de Tourvel.
Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner une tête.
Le jeune Danceny en raffole. Il a chanté avec elle; et, en effet,
elle chante mieux qu'à une pensionnaire n'appartient. Ils doivent
répéter beaucoup de duos, et je crois qu'elle se mettrait volontiers à
l'unisson: mais ce Danceny est un enfant qui perdra son temps à faire
l'amour et ne finira rien. La petite personne, de son côté, est assez
farouche, et, à tout événement, cela sera toujours beaucoup moins
plaisant que vous n'auriez pu le rendre; aussi j'ai de l'humeur et
sûrement je querellerai le chevalier à son arrivée. Je lui conseille
d'être doux, car, dans ce moment, il ne m'en coûterait rien de rompre
avec lui. Je suis sûre que si j'avais le bon esprit de le quitter
à présent, il en serait au désespoir, et rien ne m'amuse comme un
désespoir amoureux. Il m'appellerait perfide, et ce mot de perfide m'a
toujours fait plaisir; c'est, après celui de cruelle, le plus doux à
l'oreille d'une femme, et il est moins pénible à mériter. Sérieusement,
je vais m'occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi vous êtes
cause! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi
aux prières de votre présidente.
_Paris, ce 7 août 17**._