Chapter 151 of 175
LETTRE CLI
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_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Sans doute, marquise, que vous ne me croyez pas assez peu d'usage pour
penser que j'aie pu prendre le change sur le tête-à-tête où je vous ai
trouvée ce soir et sur l'_étonnant hasard_ qui avait conduit Danceny
chez vous! Ce n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre
à merveille l'expression du calme et de la sérénité, ni que vous vous
soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois échappent au
trouble et au repentir. Je conviens même encore que vos regards dociles
vous ont parfaitement servie et que s'ils avaient su se faire croire
aussi bien que se faire entendre, loin que j'eusse pris ou conservé le
moindre soupçon, je n'aurais pas douté un moment du chagrin extrême
que vous causait _ce tiers importun_. Mais, pour ne pas déployer en
vain d'aussi grands talents, pour en obtenir le succès que vous vous en
promettiez pour produire enfin l'illusion que vous cherchiez à faire
naître, il fallait donc auparavant former votre amant novice avec plus
de soin.
Puisque vous commencez à faire des éducations, apprenez à vos élèves
à ne pas rougir et se déconcerter à la moindre plaisanterie, à ne pas
nier si vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se
défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur
encore à savoir entendre l'éloge de leur maîtresse sans se croire
obligés d'en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous
regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser
ce regard de possession si facile à reconnaître et qu'ils confondent
si maladroitement avec celui de l'amour. Alors vous pourrez les faire
paraître dans vos exercices publics sans que leur conduite fasse tort à
leur sage institutrice; et moi-même, trop heureux de concourir à votre
célébrité, je vous promets de faire et de publier les programmes de ce
nouveau collège.
Mais jusque-là je m'étonne, je l'avoue, que ce soit moi que vous ayez
entrepris de traiter comme un écolier. Oh! qu'avec toute autre femme
je serais bientôt vengé! que je m'en ferais de plaisir! et qu'il
surpasserait aisément celui qu'elle aurait cru me faire perdre! Oui,
c'est bien pour vous seule que je peux préférer la réparation à la
vengeance, et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute,
par la moindre incertitude; je sais tout.
Vous êtes à Paris depuis quatre jours, et chaque jour vous avez vu
Danceny, et vous n'avez vu que lui seul. Aujourd'hui même votre porte
était encore fermée, et il n'a manqué à votre suisse, pour m'empêcher
d'arriver jusqu'à vous, qu'une assurance égale à la vôtre. Cependant
je ne devais pas douter, me mandiez-vous, d'être le premier informé
de votre arrivée, de cette arrivée dont vous ne pouviez pas encore me
dire le jour, tandis que vous m'écriviez la veille de votre départ.
Nierez-vous ces faits, ou tenterez-vous de vous en excuser? L'un et
l'autre sont également impossibles, et pourtant je me contiens encore!
Reconnaissez là votre empire; mais croyez-moi, contente de l'avoir
éprouvé, n'en abusez pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous
deux, marquise; ce mot doit vous suffire.
Vous sortez demain toute la journée, m'avez-vous dit? A la bonne
heure, si vous sortez en effet, et vous jugez que je le saurai. Mais
enfin, vous rentrerez le soir, et pour notre difficile réconciliation,
nous n'aurons pas trop de temps jusqu'au lendemain. Faites-moi donc
savoir si ce sera chez vous, ou _là-bas_ que se feront nos expiations
nombreuses et réciproques. Surtout, plus de Danceny. Votre mauvaise
tête s'était remplie de son idée, et je peux n'être pas jaloux de ce
délire de votre imagination; mais songez que de ce moment, ce qui
n'était qu'une fantaisie deviendrait une préférence marquée. Je ne
me crois pas fait pour cette humiliation et je ne m'attends pas à la
recevoir de vous.
J'espère même que ce sacrifice ne vous en paraîtra pas un. Mais quand
il vous coûterait quelque chose, il me semble que je vous ai donné un
assez bel exemple! qu'une femme sensible et belle, qui n'existait que
pour moi, qui dans ce moment même meurt peut-être d'amour et de regret,
peut bien valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de
figure ni d'esprit, mais qui n'a encore ni usage ni consistance.
Adieu, marquise, je ne vous dis rien de mes sentiments pour vous. Tout
ce que je puis faire en ce moment, c'est de ne pas scruter mon cœur.
J'attends votre réponse. Songez en la faisant, songez bien que plus il
vous est facile de me faire oublier l'offense que vous m'avez faite,
plus un refus de votre part, un simple délai, la graverait dans mon
cœur en traits ineffaçables.
_Paris, ce 3 décembre 17**._