Chapter 96 of 175
LETTRE XCVI
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_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Je parie bien que depuis votre aventure, vous attendez chaque jour
mes compliments et mes éloges; je ne doute même pas que vous n'ayez
pris un peu d'humeur de mon long silence, mais que voulez-vous? j'ai
toujours pensé que quand il n'y avait plus que des louanges à donner à
une femme, on pouvait s'en reposer sur elle et s'occuper d'autre chose.
Cependant, je vous remercie pour mon compte et vous félicite pour le
vôtre. Je veux bien même, pour vous rendre parfaitement heureuse,
convenir que pour cette fois, vous avez surpassé mon attente. Après
cela, voyons si de mon côté j'aurai du moins rempli la vôtre en partie.
Ce n'est pas de Mme de Tourvel dont je veux vous parler, sa marche trop
lente vous déplaît; vous n'aimez que les affaires faites. Les scènes
filées vous ennuient, et pour moi je n'ai jamais goûté le plaisir que
j'éprouve dans ces lenteurs prétendues.
Oui, j'aime à voir, à considérer cette femme prudente, engagée sans
s'en être aperçue, dans un sentier qui ne permet plus de retour et dont
la pente rapide et dangereuse l'attire malgré elle, et la force à me
suivre. Là, effrayée du péril qu'elle court, elle voudrait s'arrêter
et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse peuvent bien rendre
ses pas moins grands, mais il faut qu'ils se succèdent. Quelquefois
n'osant fixer le danger, elle ferme les yeux et se laissant aller,
s'abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte qui
ranime ses efforts; dans son effroi mortel elle veut tenter encore de
retourner en arrière; elle épuise ses forces pour gravir péniblement
un court espace, et bientôt un magique pouvoir la replace plus près
de ce danger, que vainement elle avait voulu fuir. Alors n'ayant plus
que moi pour guide et pour appui, sans songer à me reprocher davantage
une chute inévitable, elle m'implore pour la retarder. Les ferventes
prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels dans leur
crainte, offrent à la Divinité, c'est moi qui le reçois d'elle, et vous
voulez que, sourd à ses vœux et détruisant moi-même le culte qu'elle me
rend, j'emploie à la précipiter la puissance qu'elle invoque pour la
soutenir. Ah! laissez-moi du moins le temps d'observer ces touchants
combats entre l'amour et la vertu.
Eh quoi! ce même spectacle qui vous fait courir au théâtre avec
empressement, que vous y applaudissez avec fureur, le croyez-vous moins
attachant dans la réalité? Ces sentiments d'une âme pure et tendre, qui
redoute le bonheur qu'elle désire et ne cesse pas de se défendre, même
alors qu'elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme;
ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître? Voilà
pourtant, voilà les délicieuses jouissances que cette femme céleste
m'offre chaque jour, et vous me reprochez d'en savourer les douceurs!
Ah! le temps ne viendra que trop tôt où, dégradée par sa chute, elle ne
sera plus pour moi qu'une femme ordinaire.
Mais j'oublie, en vous parlant d'elle, que je ne voulais pas vous
en parler. Je ne sais quelle puissance m'y attache, m'y ramène sans
cesse, alors même que je l'outrage. Écartons sa dangereuse idée; que je
redevienne moi-même pour traiter un sujet plus gai. Il s'agit de votre
pupille, à présent devenue la mienne, et j'espère qu'ici vous allez me
reconnaître.
Depuis quelques jours, mieux traité par ma tendre dévote, et par
conséquent moins occupé d'elle, j'avais remarqué que la petite Volanges
était en effet fort jolie, et que s'il y avait de la sottise à en être
amoureux comme Danceny, peut-être n'y en avait-il pas moins de ma part
à ne pas chercher auprès d'elle une distraction que ma solitude me
rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me payer des soins que
je me donnais pour elle; je me rappelais, en outre, que vous me l'aviez
offerte avant que Danceny eût rien à y prétendre, et je me trouvais
fondé à réclamer quelques droits sur un bien qu'il ne possédait qu'à
mon refus et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa
bouche si fraîche, son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces
sages résolutions; je résolus d'agir en conséquence, et le succès a
couronné l'entreprise.
Déjà vous cherchez par quel moyen j'ai supplanté l'amant chéri; quelle
séduction convient à cet âge, à cette inexpérience. Épargnez-vous tant
de peine, je n'en ai employée aucune. Tandis que maniant avec adresse
les armes de votre sexe, vous triomphez par la finesse; moi, rendant à
l'homme des droits imprescriptibles, je subjuguais par l'autorité. Sûr
de saisir ma proie, si je pouvais la joindre, je n'avais besoin de ruse
que pour m'en approcher, et même celle dont je me suis servi ne mérite
pas ce nom.
Je profitai de la première lettre que je reçus de Danceny pour sa
belle, et après l'en avoir avertie par le signal convenu entre nous,
au lieu de mon adresse à la lui rendre, je la mis à n'en pas trouver
le moyen; cette impatience que je faisais naître, je feignais de la
partager, et après avoir causé le mal, j'indiquai le remède.
La jeune personne habite une chambre dont une porte donne sur le
corridor; mais, comme de raison, la mère en avait pris la clef. Il
ne s'agissait que de s'en rendre maître. Rien de plus facile dans
l'exécution; je ne demandais que d'en disposer deux heures et je
répondais d'en avoir une semblable. Alors correspondances, entrevues,
rendez-vous nocturnes, tout devenait commode et sûr; cependant, le
croiriez-vous? l'enfant timide prit peur et refusa. Un autre s'en
serait désolé; moi, je n'y vis que l'occasion d'un plaisir plus
piquant. J'écrivis à Danceny pour me plaindre de ce refus, et je fis si
bien que notre étourdi n'eut de cesse qu'il n'eût obtenu, exigé même de
sa craintive maîtresse, qu'elle accordât ma demande et se livrât toute
à ma discrétion.
J'étais bien aise, je l'avoue, d'avoir ainsi changé de rôle, et que
le jeune homme fît pour moi ce qu'il comptait que je ferais pour lui.
Cette idée doublait à mes yeux, le prix de l'aventure; aussi, dès que
j'ai eu la précieuse clef, me suis-je hâté d'en faire usage: c'était la
nuit dernière.
Après m'être assuré que tout était tranquille dans le château, armé
de ma lanterne sourde et dans la toilette que comportait l'heure et
qu'exigeait la circonstance, j'ai rendu ma première visite à votre
pupille. J'avais fait tout préparer (et cela par elle-même), pour
pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil et dans
celui de son âge, de façon que je suis arrivé jusqu'à son lit sans
qu'elle se soit réveillée. J'ai d'abord été tenté d'aller plus avant
et d'essayer de passer pour un songe; mais, craignant l'effet de la
surprise et le bruit qu'elle entraîne, j'ai préféré d'éveiller avec
précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le
cri que je redoutais.
Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n'étais pas venu
là pour causer, j'ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui
avait pas bien appris dans son couvent à combien de périls divers est
exposée la timide innocence et tout ce qu'elle a à garder pour n'être
pas surprise; car, portant toute son attention, toutes ses forces à se
défendre d'un baiser, qui n'était qu'une fausse attaque, tout le reste
était sans défense; le moyen de n'en pas profiter! J'ai donc changé
ma marche, et sur-le-champ j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être
perdus tous deux: la petite fille, toute effarouchée, a voulu crier de
bonne foi; heureusement, sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle
s'était jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu
son bras à temps.
«Que voulez-vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre pour
toujours? Qu'on vienne et que m'importe? A qui persuaderez-vous que je
ne sois pas ici de votre aveu? Quel autre que vous m'aura fourni le
moyen de m'y introduire? Et cette clef que je tiens de vous, que je
n'ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d'en indiquer l'usage?»
Cette courte harangue n'a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle
a amené la soumission. Je ne sais si j'avais le ton de l'éloquence,
au moins est-il vrai que je n'en avais pas le geste. Une main occupée
pour la force, l'autre pour l'amour, quel orateur pourrait prétendre
à la grâce en pareille situation? Si vous vous la peignez bien, vous
conviendrez qu'au moins elle était favorable à l'attaque; mais moi, je
n'entends rien à rien et, comme vous dites, la femme la plus simple,
une pensionnaire, me mène comme un enfant.
Celle-ci, tout en se désolant, sentait qu'il fallait prendre un parti
et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a
fallu passer aux offres. Vous croyez que j'ai vendu bien cher ce poste
important; non, j'ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que le
baiser pris, je n'ai pas tenu ma promesse; mais j'avais de bonnes
raisons. Étions-nous convenus qu'il serait pris ou donné? A force de
marchander, nous sommes tombés d'accord pour un second, et celui-là, il
était dit qu'il serait reçu. Alors ayant guidé les bras timides autour
de mon corps, et la pressant de l'un des miens plus amoureusement, le
doux baiser a été reçu en effet; mais bien, mais parfaitement reçu:
tellement enfin que l'Amour n'aurait pas pu mieux faire.
Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai-je aussitôt accordé la
demande. La main s'est retirée, mais je ne sais par quel hasard je me
suis trouvé moi-même à sa place. Vous me supposez là bien empressé,
bien actif, n'est-il pas vrai? Point du tout. J'ai pris goût aux
lenteurs vous dis-je. Une fois sûr d'arriver, pourquoi tant presser le
voyage?
Sérieusement, j'étais bien aise d'observer une fois la puissance de
l'occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle
avait pourtant à combattre l'amour, et l'amour soutenu par la pudeur ou
la honte, et fortifié surtout par l'humeur que j'avais donnée et dont
on avait beaucoup pris. L'occasion était seule, mais elle était là,
toujours offerte, toujours présente, et l'amour était absent.
Pour assurer mes observations, j'avais la malice de n'employer de force
que ce qu'on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemie
abusant de ma facilité, se trouvait prête à m'échapper, je la contenais
par cette même crainte dont j'avais déjà éprouvé les heureux effets.
Eh bien! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments a
cédé d'abord et fini par consentir; non pas qu'après ce premier moment
les reproches et les larmes ne soient revenus de concert; j'ignore
s'ils étaient vrais ou feints, mais, comme il arrive toujours, ils ont
cessé dès que je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de
faiblesse en reproche et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes
séparés que satisfaits l'un de l'autre et également d'accord pour le
rendez-vous de ce soir.
Je ne me suis retiré chez moi qu'au point du jour et j'étais déjà rendu
de fatigue et de sommeil; cependant j'ai sacrifié l'un et l'autre au
désir de me trouver ce matin au déjeuner: j'aime de passion, les mines
de lendemain. Vous n'avez pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras
dans le maintien! une difficulté dans la marche! des yeux toujours
baissés et si gros, et si battus! Cette figure si ronde s'était tant
allongée! Rien n'était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère
alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez
tendre, et la présidente aussi qui s'empressait autour d'elle! Oh! pour
ces soins-là, ils ne sont que prêtés; un jour viendra où on pourra les
lui rendre, et ce jour-là n'est pas loin. Adieu, ma belle amie.
_Du château, ce 1er octobre 17**._