Chapter 68 of 175
LETTRE LXVIII
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_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
Comment répondre, madame, à votre dernière lettre? Comment oser être
vrai quand ma sincérité peut me perdre auprès de vous? N'importe, il le
faut; j'en aurai le courage. Je me dis, je me répète qu'il vaut mieux
vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un
bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins que
mon cœur en est digne.
Quel dommage que, comme vous le dites, je sois _revenu de mes erreurs_!
avec quels transports de joie j'aurais lu cette même lettre à laquelle
je tremble de répondre aujourd'hui! Vous m'y parlez avec _franchise_,
vous me témoignez de la _confiance_, vous m'offrez enfin votre
_amitié_: que de biens, madame, et quels regrets de ne pouvoir en
profiter! Pourquoi ne suis-je plus le même?
Si je l'étais en effet; si je n'avais pour vous qu'un goût ordinaire,
que ce goût léger, enfant de la séduction et du plaisir, qu'aujourd'hui
pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce
que je pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu'ils me
procurassent le succès, j'encouragerais votre franchise par le besoin
de vous deviner; je désirerais votre confiance dans le dessein de la
trahir; j'accepterais votre amitié dans l'espoir de l'égarer... Quoi!
madame, ce tableau vous effraye?... Eh bien! il serait pourtant tracé
d'après moi, si je vous disais que je consens à n'être que votre ami...
Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu'un un sentiment émané
de votre âme? Si jamais je vous le dis, ne me croyez plus. De ce
moment, je chercherai à vous tromper; je pourrai vous désirer encore,
mais, à coup sûr, je ne vous aimerai plus.
Ce n'est pas que l'aimable franchise, la douce confiance, la sensible
amitié soient sans prix à mes yeux... Mais l'amour! l'amour véritable
et tel que vous l'inspirez en réunissant tous ces sentiments, en leur
donnant plus d'énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette
tranquillité, à cette froideur de l'âme qui permet des comparaisons,
qui souffre même des préférences. Non, madame, je ne serai point votre
ami; je vous aimerai de l'amour le plus tendre et même le plus ardent,
quoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer, mais non
l'anéantir.
De quel droit prétendez-vous disposer d'un cœur dont vous refusez
l'hommage? Par quel raffinement de cruauté m'enviez-vous jusqu'au
bonheur de vous aimer? Celui-là est à moi, il est indépendant de vous;
je saurai le défendre. S'il est la source de mes maux, il en est aussi
le remède.
Non, encore une fois, non. Persistez dans vos refus cruels; mais
laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me rendre malheureux! eh
bien, soit; essayez de lasser mon courage, je saurai vous forcer au
moins à décider de mon sort; et peut-être, quelque jour, vous me
rendrez plus de justice. Ce n'est pas que j'espère vous rendre
jamais sensible: mais, sans être persuadée, vous serez convaincue, vous
vous direz: «Je l'avais mal jugé.»
Disons mieux, c'est à vous que vous faites injustice. Vous connaître
sans vous aimer, vous aimer sans être constant, sont tous deux
également impossibles; et malgré la modestie qui vous pare, il doit
vous être plus facile de vous plaindre que de vous étonner des
sentiments que vous faites naître. Pour moi, dont le seul mérite
est d'avoir su vous apprécier, je ne veux pas le perdre; et loin de
consentir à vos offres insidieuses, je renouvelle à vos pieds le
serment de vous aimer toujours.
_De..., ce 10 septembre 17**._