Chapter 130 of 175
LETTRE CXXX
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_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
Et pourquoi, ma chère belle, ne voulez-vous plus être ma fille?
Pourquoi semblez-vous m'annoncer que toute correspondance va être
rompue entre nous? Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné ce qui
était contre toute vraisemblance? ou me soupçonnez-vous de vous avoir
affligée volontairement? Non, je connais trop bien votre cœur, pour
croire qu'il pense ainsi du mien. Aussi la peine que m'a faite votre
lettre est-elle bien moins relative à moi qu'à vous-même!
O ma jeune amie! je vous le dis avec douleur; mais vous êtes bien trop
digne d'être aimée, pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé!
quelle femme vraiment délicate et sensible, n'a pas trouvé l'infortune
dans ce même sentiment qui lui promettait tant de bonheur! Les hommes
savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent?
Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes dans leurs procédés
et constants dans leur affection; mais, parmi ceux-là même, combien
peu savent encore se mettre à l'unisson de notre cœur! Ne croyez
pas, ma chère enfant, que leur amour soit semblable au nôtre. Ils
éprouvent bien la même ivresse; souvent même ils y mettent plus
d'emportement, mais ils ne connaissent pas cet empressement inquiet,
cette sollicitude délicate, qui produit en nous ces soins tendres
et continus, et dont l'unique objet est toujours l'objet aimé.
L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la femme de celui qu'elle
procure. Cette différence, si essentielle et si peu remarquée, influe
pourtant d'une manière bien sensible, sur la totalité de leur conduite
respective. Le plaisir de l'un est de satisfaire des désirs, celui de
l'autre est surtout de les faire naître. Plaire, n'est pour lui qu'un
moyen de succès; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. Et la
coquetterie, si souvent reprochée aux femmes, n'est autre chose que
l'abus de cette façon de sentir, et par là même en prouve la réalité.
Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise particulièrement l'amour,
n'est dans l'homme qu'une préférence, qui sert, au plus, à augmenter un
plaisir, qu'un autre objet affaiblirait peut-être, mais ne détruirait
pas; tandis que dans les femmes, c'est un sentiment profond, qui
non seulement anéantit tout désir étranger, mais qui, plus fort que
la nature, et soustrait à son empire, ne leur laisse éprouver que
répugnance et dégoût, là même où semble devoir naître la volupté.
Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou moins nombreuses,
et qu'on peut citer, puissent s'opposer avec succès à ces vérités
générales! Elles ont pour garant la voix publique qui, pour les hommes
seulement, a distingué l'infidélité de l'inconstance: distinction dont
ils se prévalent, quand ils devraient en être humiliés; et qui, pour
notre sexe, n'a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées qui
en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu'elles espèrent
pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur bassesse.
J'ai cru, ma chère belle, qu'il pourrait vous être utile d'avoir
ces réflexions à opposer aux idées chimériques d'un bonheur parfait
dont l'amour ne manque jamais d'abuser notre imagination: espoir
trompeur, auquel on tient encore, même alors qu'on se voit forcé de
l'abandonner, et dont la perte irrite et multiplie les chagrins déjà
trop réels, inséparables d'une passion vive! Cet emploi d'adoucir vos
peines ou d'en diminuer le nombre, est le seul que je veuille, que je
puisse remplir en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils
ne peuvent plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande
seulement, c'est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n'est pas
le blâmer. Eh! qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres?
Laissons le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les cœurs, et
j'ose même croire qu'à ses yeux paternels, une foule de vertus peut
racheter une faiblesse.
Mais, je vous en conjure, ma chère amie, défendez-vous surtout de
ces résolutions violentes, qui annoncent moins la force qu'un entier
découragement; n'oubliez pas qu'en rendant un autre possesseur de votre
existence, pour me servir de votre expression, vous n'avez pas pu
cependant frustrer vos amis de ce qu'ils en possédaient à l'avance, et
qu'ils ne cesseront jamais de réclamer.
Adieu, ma chère fille; songez quelquefois à votre tendre mère, et
croyez que vous serez toujours, et par-dessus tout, l'objet de ses plus
chères pensées.
_Du château de..., ce 4 novembre 17**._