Chapter 106 of 175
LETTRE CVI
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_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
A merveille, vicomte, et, pour le coup, je vous aime à la fureur. Au
reste, après la première de vos deux lettres, on pouvait s'attendre
à la seconde: aussi ne m'a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà
fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense et que
vous me demandiez si j'étais prête, je voyais bien que je n'avais pas
tant besoin de me presser. Oui, d'honneur; en lisant le beau récit de
cette scène tendre et qui vous avait si _vivement ému_; en voyant votre
retenue, digne des plus beaux temps de notre chevalerie, j'ai dit vingt
fois: Voilà une affaire manquée!
Mais c'est que cela ne pouvait pas être autrement. Que voulez-vous
que fasse une pauvre femme qui se rend et qu'on ne prend pas? Ma foi,
dans ce cas-là, il faut au moins sauver l'honneur, et c'est ce qu'a
fait votre présidente. Je sais bien que, pour moi, qui ai senti que
la marche qu'elle a prise n'est vraiment pas sans quelque effet, je
me propose d'en faire usage pour mon compte, à la première occasion
un peu sérieuse qui se présentera; mais je promets bien que si celui
pour qui j'en ferai les frais n'en profite pas mieux que vous, il peut
assurément renoncer à moi pour toujours.
Vous voilà donc absolument réduit à rien, et cela entre deux femmes,
dont l'une était déjà au lendemain, et l'autre ne demandait pas mieux
que d'y être. Eh bien! vous allez croire que je me vante et dire qu'il
est facile de prophétiser après l'événement, mais je peux vous jurer
que je m'y attendais. C'est que, réellement vous n'avez pas le génie
de votre état; vous n'en savez que ce que vous en avez appris et vous
n'inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se prêtent plus à
vos formules d'usage et qu'il vous faut sortir de la route ordinaire,
vous restez court comme un écolier. Enfin un enfantillage d'une part;
de l'autre, un retour de pruderie, parce qu'on ne les éprouve pas tous
les jours, suffisent pour vous déconcerter, et vous ne savez ni les
prévenir, ni y remédier. Ah! vicomte! vicomte! vous m'apprenez à ne pas
juger les hommes par leur succès, et bientôt il faudra dire de vous: Il
fut brave tel jour. Et quand vous avez fait sottises sur sottises, vous
recourez à moi! Il semble que je n'aie rien autre chose à faire que de
les réparer. Il est vrai que ce serait bien assez d'ouvrage.
Quoi qu'il en soit, de ces deux aventures l'une est entreprise contre
mon gré, et je ne m'en mêle point; pour l'autre, comme vous y avez mis
quelque complaisance pour moi, j'en fais mon affaire. La lettre que je
joins ici, que vous lirez d'abord et que vous remettrez ensuite à la
petite Volanges, est plus que suffisante pour vous la ramener: mais
je vous en prie, donnez quelques soins à cette enfant et faisons-en
de concert, le désespoir de sa mère et de Gercourt. Il n'y a pas à
craindre de forcer les doses. Je vois clairement que la petite personne
n'en sera point effrayée, et nos vues sur elle une fois remplies elle
deviendra ce qu'elle pourra.
Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'avais eu quelque envie
d'en faire au moins une intrigante subalterne et de la prendre pour
jouer _les seconds_ sous moi, mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe;
elle a une sotte ingénuité qui n'a pas cédé même au spécifique que vous
avez employé, lequel pourtant n'en manque guère, et c'est selon moi, la
maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote surtout
une faiblesse de caractère presque toujours incurable et qui s'oppose
à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette
petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile.
Or je ne connais rien de si plat que cette facilité de bêtise, qui
se rend sans savoir ni comment, ni pourquoi, uniquement parce qu'on
l'attaque et qu'elle ne sait pas résister. Ces sortes de femmes ne sont
absolument que des machines à plaisir.
Vous me direz qu'il n'y a qu'à n'en faire que cela et que c'est assez
pour nos projets. A la bonne heure! mais n'oublions pas que, de ces
machines-là, tout le monde parvient bientôt à en connaître les ressorts
et les moteurs; ainsi que pour se servir de celle-ci sans danger, il
faut se dépêcher, s'arrêter de bonne heure et la briser ensuite. A la
vérité, les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et
Gercourt la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait,
quand il ne pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien
publique et bien notoire, que nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il
ne se console pas? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de
la mère; ainsi cela vaut fait.
Ce parti que je crois le meilleur et auquel je me suis arrêtée, m'a
décidée à mener la jeune personne un peu vite, comme vous verrez
par ma lettre; cela rend aussi très important de ne rien laisser
entre ses mains qui puisse nous compromettre, et je vous prie d'y
avoir attention. Cette précaution une fois prise, je me charge du
moral, le reste vous regarde. Si pourtant nous voyons par la suite
que l'ingénuité se corrige, nous serons toujours à temps de changer
de projet. Il n'en aurait pas moins fallu, un jour ou l'autre, nous
occuper de ce que nous allons faire: dans aucun cas nos soins ne seront
perdus.
Savez-vous que les miens ont risqué de l'être et que l'étoile de
Gercourt a pensé l'emporter sur ma prudence? Mme de Volanges n'a-t-elle
pas eu un moment de faiblesse maternelle? Ne voulait-elle pas donner
sa fille à Danceny? C'était là ce qu'annonçait cet intérêt plus tendre
que vous aviez remarqué _le lendemain_. C'est encore vous qui auriez
été cause de ce beau chef-d'œuvre! Heureusement la tendre mère m'en a
écrit, et j'espère que ma réponse l'en dégoûtera. J'y parle tant vertu,
et surtout je la cajole tant, qu'elle doit trouver que j'ai raison.
Je suis fâchée de n'avoir pas eu le temps de prendre copie de ma
lettre pour vous édifier sur l'austérité de ma morale. Vous verriez
comme je méprise les femmes assez dépravées pour avoir un amant! Il
est si commode d'être rigoriste dans ses discours! cela ne nuit jamais
qu'aux autres et ne nous gêne aucunement... Et puis je n'ignore pas
que la bonne dame a eu ses petites faiblesses comme une autre dans son
jeune temps et je n'étais pas fâchée de l'humilier au moins dans sa
conscience; cela me consolait un peu des louanges que je lui donnais
contre la mienne. C'est ainsi que, dans la même lettre, l'idée de nuire
à Gercourt m'a donné le courage d'en dire du bien.
Adieu, vicomte, j'approuve beaucoup le parti que vous prenez de rester
quelque temps où vous êtes. Je n'ai point de moyens pour hâter votre
marche, mais je vous invite à vous désennuyer avec notre commune
pupille. Pour ce qui est de moi, malgré votre citation polie, vous
voyez bien qu'il faut encore attendre, et vous conviendrez sans doute
que ce n'est pas ma faute.
_Paris, ce 4 octobre 17**._