Chapter 116 of 175
LETTRE CXVI
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_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
Mme de Merteuil est partie ce matin pour la campagne; ainsi, ma
charmante Cécile, me voilà privé du seul plaisir qui me restait en
votre absence, celui de parler de vous à votre amie et à la mienne.
Depuis quelque temps, elle m'a permis de lui donner ce titre, et j'en
ai profité avec d'autant plus d'empressement qu'il me semblait par là,
me rapprocher de vous davantage. Mon Dieu! que cette femme est aimable!
et quel charme flatteur elle sait donner à l'amitié! Il semble que ce
doux sentiment s'embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu'elle
refuse à l'amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se
plaît à m'entendre lui parler de vous!... C'est là sans doute ce qui
m'attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement pour
vous deux, de passer sans cesse des délices de l'amour aux douceurs
de l'amitié, d'y consacrer toute mon existence, d'être en quelque
sorte, le point de réunion de votre attachement réciproque et de
sentir toujours que, m'occupant du bonheur de l'une, je travaillerais
également à celui de l'autre! Aimez, aimez beaucoup, ma charmante amie,
cette femme adorable. L'attachement que j'ai pour elle, donnez-y plus
de prix encore en le partageant. Depuis que j'ai goûté le charme de
l'amitié, je désire que vous l'éprouviez à votre tour. Les plaisirs que
je ne partage pas avec vous, il me semble n'en jouir qu'à moitié. Oui
ma Cécile, je voudrais entourer votre cœur de tous les sentiments les
plus doux; que chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation
de bonheur, et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu'une
partie de la félicité que je tiendrais de vous.
Pourquoi faut-il que ces projets charmants ne soient qu'une chimère
de mon imagination, et que la réalité ne m'offre au contraire que
des privations douloureuses et infinies? L'espoir que vous m'aviez
donné de vous voir à cette campagne, je m'aperçois bien qu'il faut y
renoncer. Je n'ai plus de consolation que celle de me persuader qu'en
effet cela ne vous est pas possible. Et vous négligez de me le dire,
de vous en affliger avec moi! Déjà, deux fois, mes plaintes à ce sujet
sont restées sans réponse. Ah! Cécile! Cécile! je crois bien que vous
m'aimez de toutes les facultés de votre âme, mais votre âme n'est pas
brûlante comme la mienne! Que n'est-ce à moi à lever les obstacles?
Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu'il me faille ménager au lieu
des vôtres? Je saurais bientôt vous prouver que rien n'est impossible à
l'amour.
Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir cette absence cruelle:
au moins ici, peut-être vous verrais-je. Vos charmants regards
ranimeraient mon âme abattue; leur touchante expression ranimerait mon
cœur, qui, quelquefois en a besoin. Pardon, ma Cécile; cette crainte
n'est pas un soupçon. Je crois à votre amour, à votre constance. Ah!
je serais trop malheureux si j'en doutais. Mais tant d'obstacles! et
toujours renouvelés! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble
que ce départ de Mme de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de
tous mes malheurs.
Adieu, ma Cécile; adieu, ma bien-aimée. Songez que votre amant
s'afflige et que vous pouvez seule lui rendre le bonheur.
_Paris, ce 17 octobre 17**._