Chapter 6 of 175
LETTRE VI
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_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Il n'est donc point de femme qui n'abuse de l'empire qu'elle a su
prendre! Et vous-même, vous que je nommai si souvent mon indulgente
amie, vous cessez enfin de l'être, et vous ne craignez pas de
m'attaquer dans l'objet de mes affections! De quels traits vous osez
peindre Mme de Tourvel!... Quel homme n'eût point payé de sa vie cette
insolente audace? A quelle autre femme qu'à vous n'eût-elle pas valu
au moins une noirceur? De grâce, ne me mettez plus à d'aussi rudes
épreuves, je ne répondrais pas de les soutenir. Au nom de l'amitié,
attendez que j'aie eu cette femme si vous voulez en médire. Ne
savez-vous pas que la seule volupté a le droit de détacher le bandeau
de l'amour?
Mais que dis-je? Mme de Tourvel a-t-elle besoin d'illusion? non, pour
être adorable, il lui suffit d'être elle-même. Vous lui reprochez de
se mettre mal, je le crois bien: toute parure lui nuit, tout ce qui la
cache la dépare. C'est dans l'abandon du négligé qu'elle est vraiment
ravissante. Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un
déshabillé de simple toile me laisse voir une taille ronde et souple.
Une seule mousseline couvre sa gorge, et mes regards furtifs, mais
pénétrants, en ont déjà saisi les formes enchanteresses. Sa figure,
dites-vous, n'a nulle expression. Et qu'exprimerait-elle dans les
moments où rien ne parle à son cœur? Non, sans doute, elle n'a point,
comme nos femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois
et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide d'une phrase
par un sourire étudié; et quoiqu'elle ait les plus belles dents du
monde, elle ne rit que de ce qui l'amuse. Mais il faut voir comme, dans
les folâtres jeux, elle offre l'image d'une gaîté naïve et franche!
comme, auprès d'un malheureux qu'elle s'empresse de secourir, son
regard annonce la joie pure et la bonté compatissante! Il faut voir,
surtout au moindre mot d'éloge ou de cajolerie, se peindre, sur sa
figure céleste, ce touchant embarras d'une modestie qui n'est point
jouée!... Elle est prude et dévote, et de là vous la jugez froide et
inanimée? Je pense bien différemment. Quelle étonnante sensibilité
ne faut-il pas avoir pour la répandre jusque sur son mari, et pour
aimer toujours un être toujours absent? Quelle preuve plus forte
pourriez-vous désirer? J'ai su pourtant m'en procurer une autre.
J'ai dirigé sa promenade de manière qu'il s'est trouvé un fossé à
franchir; et, quoique fort leste, elle est encore plus timide: vous
jugez bien qu'une prude craint de sauter le fossé[13]. Il a fallu
se confier à moi. J'ai tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos
préparatifs et le passage de ma vieille tante avaient fait rire aux
éclats la folâtre dévote; mais, dès que je me fus emparé d'elle, par
une adroite gaucherie, nos bras s'enlacèrent mutuellement. Je pressai
son sein contre le mien, et, dans ce court intervalle, je sentis son
cœur battre plus vite. L'aimable rougeur vint colorer son visage, et
son modeste embarras m'apprit assez _que son cœur avait palpité d'amour
et non de crainte_. Ma tante cependant s'y trompa comme vous et se mit
à dire: «L'enfant a eu peur»; mais la charmante candeur de l'_enfant_
ne lui permit pas le mensonge et elle répondit naïvement: «Oh! non,
mais...» Ce seul mot m'a éclairé. Dès ce moment, le doux espoir a
remplacé la cruelle inquiétude. J'aurai cette femme; je l'enlèverai au
mari qui la profane; j'oserai la ravir au Dieu même qu'elle adore. Quel
délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin
de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'affligent! ils ajouteront
à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle
me la sacrifie; que ses fautes l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter,
et qu'agitée de mille terreurs elle ne puisse les oublier, les vaincre
que dans mes bras. Qu'alors, j'y consens, elle me dise: «Je t'adore»,
elle seule, entre toutes les femmes, sera digne de prononcer ce mot. Je
serai vraiment le dieu qu'elle aura préféré.
[13] On reconnaît ici le mauvais goût des calembours qui
commençait à prendre et qui depuis a fait tant de progrès.
Soyons de bonne foi: dans nos arrangements, aussi froids que faciles,
ce que nous appelons bonheur est à peine un plaisir. Vous le dirai-je?
je croyais mon cœur flétri, et ne me trouvant plus que des sens, je me
plaignais d'une vieillesse prématurée. Mme de Tourvel m'a rendu les
charmantes illusions de la jeunesse. Auprès d'elle, je n'ai pas besoin
de jouir pour être heureux. La seule chose qui m'effraye est le temps
que va me prendre cette aventure, car je n'ose rien donner au hasard.
J'ai beau me rappeler mes heureuses témérités, je ne puis me résoudre à
les mettre en usage. Pour que je sois vraiment heureux, il faut qu'elle
se donne, et ce n'est pas une petite affaire.
Je suis sûr que vous admireriez ma prudence. Je n'ai pas encore
prononcé le mot d'amour, mais déjà nous en sommes à ceux de confiance
et d'intérêt. Pour la tromper le moins possible, et surtout pour
prévenir l'effet des propos qui pourraient lui revenir, je lui ai
raconté moi-même, et comme en m'accusant, quelques-uns de mes traits
les plus connus. Vous ririez de voir avec quelle candeur elle me
prêche. Elle veut, dit-elle, me convertir. Elle ne se doute pas encore
de ce qu'il lui en coûtera pour le tenter. Elle est loin de penser
qu'_en plaidant_, pour parler comme elle, _pour les infortunées que
j'ai perdues_, elle parle d'avance dans sa propre cause. Cette idée
me vint hier au milieu d'un de ses sermons, et je ne pus me refuser
au plaisir de l'interrompre pour l'assurer qu'elle parlait comme un
prophète. Adieu, ma très belle amie. Vous voyez que je ne suis pas
perdu sans ressource.
_P.-S._--A propos, ce pauvre chevalier s'est-il tué de désespoir?
En vérité, vous êtes cent fois plus mauvais sujet que moi, et vous
m'humilieriez si j'avais de l'amour-propre.
_Du château de..., ce 9 août 17**._