Chapter 57 of 175
LETTRE LVII
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_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
J'ai trouvé votre lettre hier, à mon arrivée. Votre colère m'a tout
à fait réjoui. Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de
Danceny, quand il les aurait eus vis-à-vis de vous. C'est sans doute
par vengeance que vous accoutumez sa maîtresse à lui faire de petites
infidélités; vous êtes un bien mauvais sujet! Oui, vous êtes charmante,
et je ne m'étonne pas qu'on vous résiste moins qu'à Danceny.
Enfin je le sais par cœur, ce beau héros de roman! il n'a plus de
secrets pour moi. Je lui ai tant dit que l'amour honnête était le bien
suprême, qu'un sentiment valait mieux que dix intrigues, que j'étais
moi-même, dans ce moment, amoureux et timide; il m'a trouvé enfin une
façon de penser si conforme à la sienne que, dans l'enchantement où
il était de ma candeur, il m'a tout dit et m'a juré une amitié sans
réserve. Nous n'en sommes guère plus avancés pour notre projet.
D'abord, il m'a paru que son système était qu'une demoiselle mérite
beaucoup plus de ménagements qu'une femme, comme ayant plus à perdre.
Il trouve surtout que rien ne peut justifier un homme de mettre une
fille dans la nécessité de l'épouser ou de vivre déshonorée, quand la
fille est infiniment plus riche que l'homme, comme dans le cas où il se
trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout l'intimide
et l'arrête. L'embarras ne serait point de combattre ses raisonnements,
quelque vrais qu'ils soient. Avec un peu d'adresse et aidé par la
passion, on les aurait bientôt détruits; d'autant qu'ils prêtent au
ridicule et qu'on aurait pour soi l'autorité de l'usage. Mais ce
qui empêche qu'il n'y ait de prise sur lui, c'est qu'il se trouve
heureux comme il est. En effet, si les premières amours paraissent, en
général, plus honnêtes et, comme on dit, plus pures; si elles sont, au
moins, plus lentes dans leur marche, ce n'est pas, comme on le pense,
délicatesse ou timidité: c'est que le cœur, étonné par un sentiment
inconnu, s'arrête, pour ainsi dire, à chaque pas pour jouir du charme
qu'il éprouve et que ce charme est si puissant pour un cœur neuf, qu'il
l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si
vrai qu'un libertin amoureux, si un libertin peut l'être, devient de
ce moment même moins pressé de jouir; et qu'enfin, entre la conduite
de Danceny avec la petite Volanges et la mienne avec la prude Mme de
Tourvel, il n'y a que la différence du plus au moins.
Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d'obstacles
qu'il n'en a rencontrés; surtout qu'il eût un besoin de plus de
mystère, car le mystère mène à l'audace. Je ne suis pas éloigné de
croire que vous nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût
été excellente avec un homme _usagé_, qui n'eût eu que des désirs; mais
vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux,
le plus grand prix des faveurs est d'être la preuve de l'amour; et
que par conséquent, plus il serait sûr d'être aimé, moins il serait
entreprenant. Que faire, à présent? Je n'en sais rien; mais je n'espère
pas que la petite soit prise avant le mariage, et nous en serons pour
nos frais; j'en suis fâché, mais je n'y vois pas de remède.
Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre chevalier.
Cela me fait songer que vous m'avez promis une infidélité en ma faveur,
j'en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faire _un billet
de la Châtre_. Je conviens que l'échéance n'est pas encore arrivée,
mais il serait généreux à vous de ne pas l'attendre; de mon côté, je
vous tiendrais compte des intérêts. Qu'en dites-vous, ma belle amie?
Est-ce que vous n'êtes pas fatiguée de votre constance? Ce chevalier
est donc bien merveilleux? Oh! laissez-moi faire, je veux vous forcer
de convenir que si vous lui avez trouvé quelque mérite, c'est que vous
m'aviez oublié.
Adieu, ma belle amie, je vous embrasse comme je vous désire; je défie
tous les baisers du chevalier d'avoir autant d'ardeur.
_De..., ce 5 septembre 17**._