Chapter 16 of 175
LETTRE XVI
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_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
Ah! ma Sophie, voici bien des nouvelles! je ne devrais peut-être pas
te les dire, mais il faut bien que j'en parle à quelqu'un; c'est plus
fort que moi. Ce chevalier Danceny... Je suis dans un trouble que je
ne peux pas écrire, je ne sais par où commencer. Depuis que je t'avais
raconté la jolie soirée[17] que j'avais passée chez maman avec lui et
Mme de Merteuil, je ne t'en parlais plus: c'est que je ne voulais plus
en parler à personne, mais j'y pensais pourtant toujours. Depuis il
était devenu si triste, mais si triste, si triste, que ça me faisait
de la peine; et quand je lui demandais pourquoi, il me disait que non;
mais je voyais bien que si. Enfin hier il l'était encore plus que de
coutume. Ça n'a pas empêché qu'il n'ait eu la complaisance de chanter
avec moi comme à l'ordinaire; mais, toutes les fois qu'il me regardait
cela me serrait le cœur. Après que nous eûmes fini de chanter, il alla
renfermer ma harpe dans son étui, et, en me rapportant la clef, il me
pria d'en jouer encore le soir, aussitôt que je serais seule. Je ne me
défiais de rien du tout; je ne voulais même pas, mais il m'en pria tant
que je lui dis que oui. Il avait bien ses raisons. Effectivement, quand
je fus retirée chez moi et que ma femme de chambre fut sortie, j'allai
pour prendre ma harpe. Je trouvai dans les cordes une lettre, pliée
seulement et point cachetée, et qui était de lui. Ah! si tu savais
tout ce qu'il me mande! Depuis que j'ai lu sa lettre, j'ai tant de
plaisir que je ne peux plus songer à autre chose. Je l'ai relue quatre
fois tout de suite, et puis je l'ai serrée dans mon secrétaire. Je la
savais par cœur, et, quand j'ai été couchée, je l'ai tant répétée que
je ne songeais pas à dormir. Dès que je fermais les yeux, je le voyais
là, qui me disait lui-même tout ce que je venais de lire. Je ne me
suis endormie que bien tard et aussitôt que je me suis réveillée (il
était encore de bien bonne heure), j'ai été reprendre sa lettre pour
la relire à mon aise. Je l'ai emportée dans mon lit, et puis je l'ai
baisée comme si... C'est peut-être mal fait de baiser une lettre comme
ça, mais je n'ai pas pu m'en empêcher.
[17] La lettre où il est parlé de cette soirée ne s'est pas
retrouvée. Il y a lieu de croire que c'est celle proposée dans
le billet de Mme de Merteuil, et dont il est aussi question
dans la précédente lettre de Cécile Volanges.
A présent, ma chère amie, si je suis bien aise, je suis aussi bien
embarrassée; car sûrement il ne faut pas que je réponde à cette
lettre-là. Je sais bien que cela ne se doit pas et pourtant il me le
demande, et, si je ne réponds pas, je suis sûre qu'il va encore être
triste. C'est pourtant bien malheureux pour lui! Qu'est-ce que tu
me conseilles? Mais tu n'en sais pas plus que moi. J'ai bien envie
d'en parler à Mme de Merteuil, qui m'aime bien. Je voudrais bien
le consoler, mais je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous
recommande tant d'avoir bon cœur! puis on nous défend de suivre ce
qu'il inspire, quand c'est pour un homme! ça n'est pas juste non plus.
Est-ce qu'un homme n'est pas notre prochain comme une femme et plus
encore? car enfin n'a-t-on pas son père comme sa mère, son frère comme
sa sœur? Il reste toujours le mari de plus. Cependant si j'allais faire
quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny lui-même
n'aurait plus bonne idée de moi! Oh! ça, par exemple, j'aime encore
mieux qu'il soit triste; et puis, enfin, je serai toujours à temps.
Parce qu'il a écrit hier, je ne suis pas obligée d'écrire aujourd'hui;
aussi bien je verrai Mme de Merteuil ce soir, et si j'en ai le courage
je lui conterai tout. En ne faisant que ce qu'elle me dira, je n'aurai
rien à me reprocher. Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui
répondre un peu, pour qu'il ne soit pas si triste! Oh! je suis bien en
peine.
Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses.
_De..., ce 19 août 17**._