Chapter 3 of 175
LETTRE III
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_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY_
Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier beaucoup de
monde à souper. Malgré l'intérêt que j'avais à examiner, les hommes
surtout, je me suis fort ennuyée. Hommes et femmes, tout le monde m'a
beaucoup regardée, et puis on se parlait à l'oreille, et je voyais
bien qu'on parlait de moi: cela me faisait rougir; je ne pouvais m'en
empêcher. Je l'aurais bien voulu, car j'ai remarqué que quand on
regardait les autres femmes, elles ne rougissaient pas, ou bien c'était
le rouge qu'elles mettent qui empêche de voir celui que l'embarras leur
cause, car il doit être bien difficile de ne pas rougir quand un homme
vous regarde fixement.
Ce qui m'inquiétait le plus était de ne pas savoir ce qu'on pensait sur
mon compte. Je crois avoir entendu pourtant deux ou trois fois le mot
de _jolie_, mais j'ai entendu bien distinctement celui de _gauche_; et
il faut que cela soit bien vrai, car la femme qui le disait est parente
et amie de ma mère; elle paraît même avoir pris tout de suite de
l'amitié pour moi. C'est la seule personne qui m'ait un peu parlé dans
la soirée. Nous souperons demain chez elle.
J'ai encore entendu, après souper, un homme que je suis sûre qui
parlait de moi, et qui disait à un autre: «Il faut laisser mûrir cela,
nous verrons cet hiver.» C'est peut-être celui-là qui doit m'épouser;
mais alors ce ne serait donc que dans quatre mois! Je voudrais bien
savoir ce qui en est.
Voilà Joséphine, et elle me dit qu'elle est pressée. Je veux pourtant
te raconter encore une de mes _gaucheries_. Oh! je crois que cette dame
a raison!
Après le souper on s'est mis à jouer. Je me suis placée auprès de
maman; je ne sais pas comment cela s'est fait, mais je me suis endormie
presque tout de suite. Un grand éclat de rire m'a réveillée. Je ne
sais si l'on riait de moi, mais je le crois. Maman m'a permis de me
retirer, et elle m'a fait grand plaisir. Figure-toi qu'il était onze
heures passées. Adieu, ma chère Sophie; aime toujours bien ta Cécile.
Je t'assure que le monde n'est pas aussi amusant que nous l'imaginions.
_Paris, ce 4 août 17**._