Chapter 101 of 175
LETTRE CI
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_Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur._
(_Jointe à la précédente._)
Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d'ici ce
matin, de n'avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi, ou, si
vous l'avez su, de n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc
que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le
temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire
l'agréable auprès des femmes de chambre, si je n'en suis pas mieux
informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je
vous préviens que s'il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci,
ce sera la dernière que vous aurez à mon service.
Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui se passe chez Mme de
Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle
sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et
qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l'humeur avec
ses femmes, particulièrement avec celle qu'elle avait amenée ici; ce
qu'elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de
suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle
écrit. Songez aussi à vous rendre l'ami de celui qui porte ses lettres
à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à
sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous
paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à
Mme de Volanges, si vous en rencontrez.
Arrangez-vous pour être encore quelque temps l'amant heureux de
votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l'avez cru, faites-la
consentir à se partager et n'allez pas vous piquer d'une ridicule
délicatesse: vous serez dans le cas de bien d'autres qui valent mieux
que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si
vous vous aperceviez par exemple, qu'il occupât trop Julie pendant
la journée et qu'elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse,
écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n'en craignez
pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette
maison. C'est par l'assiduité qu'on voit tout et qu'on voit bien. Si
même le hasard faisait renvoyer quelqu'un des gens, présentez-vous pour
le remplacer, comme n'étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous
m'avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée.
Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à
mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de *** et,
par la suite Mme de Tourvel vous en récompensera de même.
Si vous aviez assez d'adresse et de zèle, cette instruction devrait
suffire; mais, pour suppléer à l'un et à l'autre, je vous envoie
de l'argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à
toucher vingt-cinq louis chez mon homme d'affaires, car je ne doute pas
que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui
sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec
moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que
cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu'il
aime à vous y voir venir. Mais n'oubliez pas que ce ne sont pas vos
plaisirs que je veux payer, mais vos services.
Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui
paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutiles
que d'en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent
ne l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ
s'il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt
cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission,
s'établir à ***[40]; il y restera jusqu'à nouvel ordre; ce sera un
relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste
suffira.
[40] Village à moitié chemin de Paris au château de Mme de Rosemonde.
Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant
pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l'avoir
encore. Faites enfin tout ce qu'il faut faire quand on est honoré de ma
confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de
moi.
_Du château de..., ce 3 octobre 17**._