Chapter 1 of 175
LETTRE PREMIÈRE
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_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY, aux Ursulines de..._
Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, et que les bonnets et
les pompons ne prennent pas tout mon temps; il m'en restera toujours
pour toi. J'ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée
que dans les quatre ans que nous avons passés ensemble; et je crois
que la superbe Tanville[8] aura plus de chagrin à ma première visite,
où je compte bien la demander, qu'elle n'a cru nous en faire toutes
les fois qu'elle est venue nous voir _in fiocchi_. Maman m'a consultée
sur tout; elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le
passé. J'ai une femme de chambre à moi; j'ai une chambre et un cabinet
dont je dispose, et je t'écris à un secrétaire très joli, dont on m'a
remis la clef, et où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m'a
dit que je la verrais tous les jours à son lever; qu'il suffisait que
je fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours seules,
et qu'alors elle me dirait chaque jour l'heure où je devrais l'aller
joindre l'après-midi. Le reste du temps est à ma disposition, et j'ai
ma harpe, mon dessin et des livres comme au couvent, si ce n'est que la
mère Perpétue n'est pas là pour me gronder, et qu'il ne tiendrait qu'à
moi d'être toujours à rien faire; mais comme je n'ai pas ma Sophie pour
causer et pour rire, j'aime autant m'occuper.
[8] Pensionnaire du même couvent.
Il n'est pas encore cinq heures; je ne dois aller retrouver maman qu'à
sept: voilà bien du temps si j'avais quelque chose à te dire! Mais on
ne m'a encore parlé de rien; et sans les apprêts que je vois faire et
la quantité d'ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu'on
ne songe pas à me marier, et que c'est un radotage de plus de la bonne
Joséphine[9]. Cependant maman m'a dit si souvent qu'une demoiselle
devait rester au couvent jusqu'à ce qu'elle se mariât que puisqu'elle
m'en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison.
[9] Tourière du couvent.
Il vient d'arrêter un carrosse à la porte et maman me fait dire de
passer chez elle tout de suite. Si c'était le monsieur? Je ne suis pas
habillée, la main me tremble et le cœur me bat. J'ai demandé à la femme
de chambre si elle savait qui était chez ma mère: «Vraiment, m'a-t-elle
dit, c'est M. C***.» Et elle riait. Oh! je crois que c'est lui. Je
reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours
son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu'à un petit
moment.
Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile! Oh! j'ai été bien honteuse.
Mais tu y aurais été attrapée comme moi. En entrant chez maman, j'ai
vu un monsieur en noir, debout auprès d'elle. Je l'ai salué du mieux
que j'ai pu et suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges
combien je l'examinais! «Madame, a-t-il dit à ma mère, en me saluant,
voilà une charmante demoiselle, et je sens mieux que jamais le prix de
vos bontés.» A ce propos si positif, il m'a pris un tremblement tel
que je ne pouvais me soutenir; j'ai trouvé un fauteuil et je m'y suis
assise, bien rouge et bien déconcertée. J'y étais à peine que voilà cet
homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête; j'étais,
comme a dit maman, tout effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri
perçant... tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est partie d'un
éclat de rire, en me disant: «Eh bien! qu'avez-vous? Asseyez-vous et
donnez votre pied à monsieur.» En effet, ma chère amie, le monsieur
était un cordonnier. Je ne peux te rendre combien j'ai été honteuse:
par bonheur, il n'y avait que maman. Je crois que, quand je serai
mariée, je ne me servirai plus de ce cordonnier-là.
Conviens que nous voilà bien savantes! Adieu, il est près de six
heures, et ma femme de chambre dit qu'il faut que je m'habille. Adieu,
ma chère Sophie; je t'aime comme si j'étais encore au couvent.
_P.-S._--Je ne sais par qui envoyer ma lettre: ainsi j'attendrai que
Joséphine vienne.
_Paris, ce 3 août 17**._