Chapter 50 of 175
LETTRE L
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_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
Est-ce donc ainsi, monsieur, que vous remplissez les conditions
auxquelles j'ai consenti à recevoir quelquefois de vos lettres? Et
puis-je ne _pas avoir à m'en plaindre_, quand vous ne m'y parlez que
d'un sentiment auquel je craindrais encore de me livrer, quand même je
le pourrais sans blesser tous mes devoirs?
Au reste, si j'avais besoin de nouvelles raisons pour conserver cette
crainte salutaire, il me semble que je pourrais les trouver dans votre
dernière lettre. En effet, dans le moment même où vous croyez faire
l'apologie de l'amour, que faites-vous au contraire, que m'en montrer
les orages redoutables? Qui peut vouloir d'un bonheur acheté au prix de
la raison et dont les plaisirs peu durables sont au moins suivis des
regrets, quand ils ne le sont pas des remords?
Vous-même, chez qui l'habitude de ce délire dangereux doit en
diminuer l'effet, n'êtes-vous pas cependant obligé de convenir qu'il
devient souvent plus fort que vous, et n'êtes-vous pas le premier à
vous plaindre du trouble involontaire qu'il vous cause? Quel ravage
effrayant ne ferait-il donc pas sur un cœur neuf et sensible, qui
ajouterait encore à son empire par la grandeur des sacrifices qu'il
serait obligé de lui faire?
Vous croyez, monsieur, ou vous feignez de croire que l'amour mène au
bonheur, et moi je suis si persuadée qu'il me rendrait malheureuse que
je voudrais n'entendre jamais prononcer son nom. Il me semble que d'en
parler seulement altère la tranquillité, et c'est autant par goût que
par devoir que je vous prie de vouloir bien garder le silence sur ce
point.
Après tout, cette demande doit vous être bien facile à m'accorder
à présent. De retour à Paris, vous y trouverez assez d'occasions
d'oublier un sentiment qui peut-être n'a dû sa naissance qu'à
l'habitude où vous êtes de vous occuper de semblables objets, et sa
force qu'au désœuvrement de la campagne. N'êtes-vous donc pas dans ce
même lieu où vous m'aviez vue avec tant d'indifférence? Y pouvez-vous
faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité à changer?
et n'y êtes-vous pas entouré de femmes qui, toutes plus aimables que
moi, ont plus de droits à vos hommages? Je n'ai pas la vanité qu'on
reproche à mon sexe; j'ai encore moins cette fausse modestie qui n'est
qu'un raffinement de l'orgueil; et c'est de bien bonne foi que je
vous dis ici que je me connais bien peu de moyens de plaire: je les
aurais tous que je ne les croirais pas suffisants pour vous fixer. Vous
demander de ne plus vous occuper de moi, ce n'est donc que vous prier
de faire aujourd'hui ce que déjà vous aviez fait et ce qu'à coup sûr
vous feriez encore dans peu de temps, quand même je vous demanderais le
contraire.
Cette vérité, que je ne perds pas de vue, serait, à elle seule, une
raison assez forte pour ne pas vouloir vous entendre. J'en ai mille
autres encore: mais, sans entrer dans cette longue discussion, je m'en
tiens à vous prier, comme je l'ai déjà fait, de ne plus m'entretenir
d'un sentiment que je ne dois pas écouter et auquel je dois encore
moins répondre.
_De..., ce 1er septembre 17**._