Chapter 126 of 175
LETTRE CXXVI
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_Madame de ROSEMONDE à la Présidente de TOURVEL._
Je vous aurais répondu plus tôt, mon aimable enfant, si la fatigue de
ma dernière lettre ne m'avait rendu mes douleurs, ce qui m'a encore
privée tous ces jours-ci de l'usage de mon bras. J'étais bien pressée
de vous remercier des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon
neveu, et je ne l'étais pas moins de vous en faire pour votre compte,
de sincères félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement
là un coup de la Providence qui, en touchant l'un, a aussi sauvé
l'autre. Oui, ma chère belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver,
vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées; et malgré
votre petit murmure, vous avez je crois, quelques actions de grâces
à lui rendre. Ce n'est pas que je ne sente fort bien qu'il vous eût
été plus agréable que cette résolution vous fût venue la première,
et que celle de Valmont n'en eût été que la suite; il semble même,
humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été mieux
conservés, et nous ne voulons en perdre aucun! Mais qu'est-ce que ces
considérations légères, auprès des objets importants qui se trouvent
remplis? Voit-on celui qui se sauve du naufrage se plaindre de n'avoir
pas eu le choix des moyens?
Vous éprouverez bientôt, ma chère fille, que les peines que vous
redoutez s'allégeront d'elles-même; et quand elles devraient subsister
toujours et dans leur entier, vous n'en sentirez pas moins qu'elles
seraient encore plus faciles à supporter que les remords du crime
et le mépris de soi-même. Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt
avec cette apparente sévérité: l'amour est un sentiment indépendant
que la prudence peut faire éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre,
et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut
absolu d'espoir. C'est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui
me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il
est cruel d'effrayer un malade désespéré qui n'est plus susceptible
que de consolations et de palliatifs; mais il est sage d'éclairer un
convalescent sur les dangers qu'il a courus, pour lui inspirer la
prudence dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent
encore lui être nécessaires.
Puisque vous me choisissez pour votre médecin, c'est comme tel que je
vous parle et que je vous dis que les petites incommodités que vous
ressentez à présent, et qui, peut-être exigent quelques remèdes, ne
sont pourtant rien en comparaison de la maladie effrayante dont voilà
la guérison assurée. Ensuite, comme votre amie, comme l'amie d'une
femme raisonnable et vertueuse, je me permettrai d'ajouter que cette
passion qui vous avait subjuguée, déjà si malheureuse par elle-même, le
devenait encore plus par son objet. Si j'en crois ce qu'on m'en dit,
mon neveu, que j'avoue aimer peut-être avec faiblesse et qui réunit en
effet beaucoup de qualités louables à beaucoup d'agréments, n'est ni
sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d'elles et met
presque un prix égal à les séduire et à les perdre. Je crois bien que
vous l'auriez converti. Jamais personne, sans doute, n'en fut plus
digne: mais tant d'autres s'en sont flattées de même, dont l'espoir a
été déçu, que j'aime bien mieux que vous n'en soyez pas réduite à cette
ressource.
Considérez à présent, ma chère belle, qu'au lieu de tant de dangers que
vous auriez eu à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience
et votre propre tranquillité, la satisfaction d'avoir été la principale
cause de l'heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute pas que ce
ne soit en grande partie, l'ouvrage de votre courageuse résistance,
et qu'un moment de faiblesse de votre part n'eût peut-être laissé mon
neveu dans un égarement éternel. J'aime à penser ainsi, et désire vous
voir penser de même; vous y trouverez vos premières consolations, et
moi, de nouvelles raisons de vous aimer davantage.
Je vous attends ici sous peu de jours, mon aimable fille, comme vous me
l'annoncez. Venez retrouver le calme et le bonheur dans les mêmes lieux
où vous l'aviez perdu; venez surtout vous réjouir avec votre tendre
mère d'avoir si heureusement tenu la parole que vous lui aviez donnée
de ne rien faire qui ne fût digne d'elle et de vous!
_Du château de..., ce 30 octobre 17**._