Chapter 91 of 175
LETTRE XCI
3 min read · 604 words
_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
Consterné par votre lettre, j'ignore encore, madame, comment je pourrai
y répondre. Sans doute, s'il faut choisir entre votre malheur et le
mien, c'est à moi à me sacrifier et je ne balance pas; mais de si
grands intérêts méritent bien, ce me semble, d'être avant tout discutés
et éclaircis, et comment y parvenir si nous ne devons plus nous parler
ni nous voir?
Quoi! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine
terreur suffira pour nous séparer peut-être sans retour! En vain
l'amitié tendre, l'ardent amour réclameront leurs droits; leurs voix ne
seront point entendues, et pourquoi? Quel est donc ce danger pressant
qui vous menace? Ah! croyez-moi, de pareilles craintes et si légèrement
conçues sont déjà, ce me semble, d'assez puissants motifs de sécurité.
Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions
défavorables qu'on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès
de l'homme qu'on estime; on n'éloigne pas surtout celui qu'on a jugé
digne de quelque amitié: c'est l'homme dangereux qu'on redoute et qu'on
fuit.
Cependant, qui fut jamais plus respectueux et plus soumis que moi?
Déjà vous le voyez, je m'observe dans mon langage; je ne me permets
plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, et qu'il ne cesse de vous
donner en secret. Ce n'est plus l'amant fidèle et malheureux, recevant
les conseils et les consolations d'une amie tendre et sensible, c'est
l'accusé devant son juge, l'esclave devant son maître. Ces nouveaux
titres imposent sans doute de nouveaux devoirs, je m'engage à les
remplir tous. Écoutez-moi et si vous me condamnez, j'y souscris et
je pars. Je promets davantage: préférez-vous ce despotisme qui juge
sans entendre? Vous sentez-vous le courage d'être injuste? Ordonnez et
j'obéis encore.
Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l'entende de votre bouche.
Et pourquoi? m'allez-vous dire à votre tour. Ah! que si vous faites
cette question vous connaissez peu l'amour et mon cœur! N'est-ce donc
rien que de vous voir encore une fois? Eh! quand vous porterez le
désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l'empêchera
d'y succomber. Enfin, s'il me faut renoncer à l'amour, à l'amitié,
pour qui seuls j'existe, au moins vous verrez votre ouvrage et votre
pitié me restera; cette faveur légère quand même je ne la mériterais
pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher pour espérer de
l'obtenir.
Quoi! vous allez m'éloigner de vous! Vous consentez donc à ce que
nous devenions étrangers l'un à l'autre? que dis-je? vous le désirez,
et tandis que vous m'assurez que mon absence n'altérera point vos
sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus
facilement à les détruire.
Déjà vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le
sentiment qu'obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service,
votre ennemi même en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m'offrez!
et vous voulez que mon cœur s'en contente! Interrogez le vôtre:
si votre amant, si votre ami venaient un jour vous parler de leur
reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation: Retirez-vous,
vous êtes des ingrats!
Je m'arrête et réclame votre indulgence. Pardonnez l'expression d'une
douleur que vous faites naître, elle ne nuira pas à ma soumission
parfaite. Mais je vous en conjure à mon tour, au nom de ces sentiments
si doux que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m'entendre, et
par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m'avez plongé, n'en
éloignez pas le moment. Adieu, madame.
_De..., ce 7 septembre 17**, au soir._