Chapter 90 of 175
LETTRE XC
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_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
Je désire beaucoup, monsieur, que cette lettre ne vous fasse aucune
peine, ou, si elle doit vous en causer, qu'au moins elle puisse être
adoucie par celle que j'éprouve en vous l'écrivant. Vous devez me
connaître assez à présent pour être bien sûr que ma volonté n'est pas
de vous affliger; mais vous sans doute, vous ne voudriez pas non plus
me plonger dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au nom de
l'amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments
peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères, que vous avez
pour moi, ne nous voyons plus; partez et jusque-là, fuyons surtout ces
entretiens particuliers et trop dangereux où, par une inconcevable
puissance, sans jamais parvenir à vous dire ce que je veux, je passe
mon temps à écouter ce que je ne devrais pas entendre.
Hier encore, quand vous vîntes me joindre dans le parc, j'avais bien
pour unique objet de vous dire ce que je vous écris aujourd'hui, et
cependant qu'ai-je fait? que m'occuper de votre amour... de votre
amour, auquel jamais je ne dois répondre! Ah! de grâce, éloignez-vous
de moi.
Ne craignez pas que mon absence altère jamais mes sentiments pour vous;
comment parviendrais-je à les vaincre, quand je n'ai plus le courage
de les combattre? Vous le voyez, je vous dis tout; je crains moins
d'avouer ma faiblesse que d'y succomber; mais cet empire que j'ai perdu
sur mes sentiments, je le conserverai sur mes actions; oui, je le
conserverai, j'y suis résolue, fût-ce aux dépens de ma vie.
Hélas! le temps n'est pas loin où je me croyais bien sûre de n'avoir
jamais de pareils combats à soutenir. Je m'en félicitais, je m'en
glorifiais peut-être trop. Le Ciel a puni, cruellement puni cet
orgueil; mais plein de miséricorde au moment même qu'il nous frappe, il
m'avertit encore avant la chute, et je serais doublement coupable si
je continuais à manquer de prudence, déjà prévenue que je n'ai plus de
force.
Vous m'avez dit cent fois que vous ne voudriez pas d'un bonheur acheté
par mes larmes. Ah! ne parlons plus de bonheur, mais laissez-moi
reprendre quelque tranquillité.
En accordant ma demande, quels nouveaux droits n'acquerrez-vous pas
sur mon cœur? Et ceux-là fondés sur la vertu, je n'aurai point à m'en
défendre. Combien je me plairai dans ma reconnaissance! Je vous devrai
la douceur de goûter sans remords un sentiment délicieux. A présent,
au contraire, effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains
également de m'occuper de vous et de moi; votre idée même m'épouvante:
quand je ne peux la fuir, je la combats; je ne l'éloigne pas, mais je
la repousse.
Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser cet état de trouble et
d'anxiété? O vous, dont l'âme toujours sensible, même au milieu de ses
erreurs, est restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation
douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière! Un intérêt plus doux,
mais non moins tendre, succédera à ces agitations violentes; alors,
respirant par vos bienfaits, je chérirai mon existence et je dirai dans
la joie de mon cœur: «Ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.»
En vous soumettant à quelques privations légères, que je ne vous impose
point, mais que je vous demande, croirez-vous donc acheter trop cher la
fin de mes tourments? Ah! si pour vous rendre heureux il ne fallait que
consentir à être malheureuse, vous pouvez m'en croire, je n'hésiterais
pas un moment... Mais devenir coupable!... non mon ami, non, plutôt
mourir mille fois.
Déjà assaillie par la honte à la veille des remords, je redoute et
les autres et moi-même; je rougis dans le cercle et frémis dans
la solitude: je n'ai plus qu'une vie de douleur; je n'aurai de
tranquillité que par votre consentement. Mes résolutions les plus
louables ne suffisent pas pour me rassurer; j'ai formé celle-ci dès
hier et cependant j'ai passé cette nuit dans les larmes.
Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous
demander le repos et l'innocence. Ah Dieu! sans vous eût-elle jamais
été réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien;
je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un
sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par
générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que
vous m'avez inspirés je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance.
Adieu, adieu, monsieur.
_De..., ce 27 septembre 17**._