Chapter 92 of 175
LETTRE XCII
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_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._
O mon ami! votre lettre m'a glacé d'effroi. Cécile... O Dieu! est-il
possible? Cécile ne m'aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité
à travers le voile dont votre amitié l'entoure. Vous avez voulu me
préparer à recevoir un coup mortel; je vous remercie de vos soins, mais
peut-on en imposer à l'amour? Il court au-devant de ce qui l'intéresse;
il n'apprend pas son sort, il le devine. Je ne doute plus du mien;
parlez-moi sans détour, vous le pouvez et je vous en prie. Mandez-moi
tout; ce qui a fait naître vos soupçons, ce qui les a confirmés. Les
moindres détails sont précieux. Tâchez surtout de vous rappeler ses
paroles. Un mot pour l'autre peut changer toute une phrase; le même
a quelquefois deux sens... Vous pouvez vous être trompé: hélas! je
cherche à me flatter encore. Que vous a-t-elle dit? me fait-elle
quelque reproche? au moins ne se défend-elle pas de ses torts? J'aurais
dû prévoir ce changement par les difficultés que depuis un temps, elle
trouve à tout. L'amour ne connaît pas tant d'obstacles.
Quel parti dois-je prendre? que me conseillez-vous? Si je tentais de
la voir? Cela est-il donc impossible? L'absence est si cruelle, si
funeste... et elle a refusé un moyen de me voir! Vous ne me dites pas
quel il était; s'il y avait en effet trop de danger, elle sait bien
que je ne veux pas qu'elle se risque trop. Mais aussi je connais votre
prudence et, pour mon malheur je ne peux pas y croire.
Que vais-je faire à présent? Comment lui écrire? Si je lui laisse voir
mes soupçons, ils la chagrineront peut-être, et s'ils sont injustes,
me pardonnerai-je de l'avoir affligée? Si je les lui cache c'est la
tromper et je ne sais point dissimuler avec elle.
Oh! si elle pouvait savoir ce que je souffre, ma peine la toucherait.
Je la connais sensible; elle a le cœur excellent et j'ai mille preuves
de son amour. Trop de timidité, quelque embarras, elle est si jeune!
et sa mère la traite avec tant de sévérité! Je vais lui écrire; je me
contiendrai; je lui demanderai seulement de s'en remettre entièrement à
vous. Quand même elle refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se
fâcher de ma prière et peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses et pour elle et pour
moi. Je vous assure qu'elle sent le prix de vos soins, qu'elle en
est reconnaissante. Ce n'est pas méfiance, c'est timidité. Ayez de
l'indulgence, c'est le plus beau caractère de l'amitié. La vôtre m'est
bien précieuse et je ne sais comment reconnaître tout ce que vous
faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de suite.
Je sens toutes mes craintes revenir; qui m'eût dit que jamais il m'en
coûterait de lui écrire? Hélas! hier encore c'était mon plaisir le plus
doux.
Adieu, mon ami; continuez-moi vos soins et plaignez-moi beaucoup.
_Paris, ce 27 septembre 17**._