Chapter 99 of 175
LETTRE XCIX
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_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Encore de petits événements, ma belle amie; mais des scènes seulement,
point d'actions. Ainsi, armez-vous de patience; prenez-en même
beaucoup, car tandis que ma présidente marche à si petits pas, votre
pupille recule, et c'est bien pis encore. Eh bien, j'ai le bon esprit
de m'amuser de ces misères-là. Véritablement, je m'accoutume fort
bien à mon séjour ici et je puis dire que dans le triste château de
ma vieille tante, je n'ai pas éprouvé un moment d'ennui. Au fait, n'y
ai-je pas jouissances, privations, espoir, incertitude? Qu'a-t-on
de plus sur un plus grand théâtre? des spectateurs? Hé! laissez
faire, ils ne manqueront pas. S'ils ne me voient pas à l'ouvrage,
je leur montrerai ma besogne faite; ils n'auront plus qu'à admirer
et applaudir. Oui, ils applaudiront; car je puis enfin prédire avec
certitude le moment de la chute de mon austère dévote. J'ai assisté ce
soir à l'agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place.
Je n'en fixe pas l'époque plus tard qu'à notre première entrevue: mais
déjà je vous entends crier à l'orgueil. Annoncer sa victoire, se vanter
à l'avance! Hé! là, là, calmez-vous! Pour vous prouver ma modestie, je
vais commencer par l'histoire de ma défaite.
En vérité, votre pupille est une petite personne bien ridicule! C'est
bien un enfant qu'il faudrait traiter comme tel, et à qui on ferait
grâce en ne la mettant qu'en pénitence! Croiriez-vous qu'après ce
qui s'est passé avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale
dont nous nous sommes quittés hier matin; lorsque j'ai voulu y
retourner le soir, comme elle en était convenue, j'ai trouvé sa porte
fermée en dedans? Qu'en dites-vous? on éprouve quelquefois de ces
enfantillages-là la veille, mais le lendemain! cela n'est-il pas
plaisant?
Je n'en ai pourtant pas ri d'abord; jamais je n'avais autant senti
l'empire de mon caractère. Assurément, j'allais à ce rendez-vous sans
plaisir et uniquement par procédé. Mon lit, dont j'avais grand besoin,
me semblait pour le moment, préférable à celui de tout autre et je
ne m'en étais éloigné qu'à regret. Cependant, je n'ai pas eu plutôt
trouvé un obstacle que je brûlais de le franchir; j'étais humilié,
surtout qu'un enfant m'eût joué. Je me retirai donc avec beaucoup
d'humeur; et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot enfant, ni
de ses affaires, je lui avais écrit sur-le-champ, un billet que je
comptais lui remettre aujourd'hui et où je l'évaluais à son juste prix.
Mais, comme on dit, la nuit porte conseil; j'ai trouvé ce matin que,
n'ayant pas ici le choix des distractions, il fallait garder celle-là:
j'ai donc supprimé le sévère billet. Depuis que j'y ai réfléchi, je
ne reviens pas d'avoir eu l'idée de finir une aventure avant d'avoir
en main de quoi en perdre l'héroïne. Où nous mène pourtant un premier
mouvement! Heureux, ma belle amie, qui a su comme vous s'accoutumer
à n'y jamais céder! Enfin, j'ai différé ma vengeance; j'ai fait ce
sacrifice à vos vues sur Gercourt.
A présent que je ne suis plus en colère, je ne vois plus que du
ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet, je voudrais bien
savoir ce qu'elle espère gagner par là! pour moi je m'y perds: si ce
n'est que pour se défendre, il faut convenir qu'elle s'y prend un peu
tard. Il faudra bien qu'un jour elle me dise le mot de cette énigme!
j'ai grande envie de le savoir. C'est peut-être seulement qu'elle se
trouvait fatiguée? franchement cela se pourrait; car sans doute elle
ignore encore que les flèches de l'amour, comme la lance d'Achille,
portent avec elles le remède aux blessures qu'elles font. Mais non,
à sa petite grimace de toute la journée, je parierais qu'il entre
là-dedans du repentir... là... quelque chose... comme de la vertu...
De la vertu!... c'est bien à elle qu'il convient d'en avoir? Ah!
qu'elle la laisse à la femme véritablement née pour elle, la seule
qui sache l'embellir, qui la ferait aimer!... Pardon, ma belle amie,
mais c'est ce soir même que s'est passé, entre Mme de Tourvel et moi,
la scène dont j'ai à vous rendre compte et j'en conserve encore
quelque émotion. J'ai besoin de me faire violence pour me distraire de
l'impression qu'elle m'a faite; c'est même pour m'y aider que je me
suis mis à vous écrire. Il faut pardonner quelque chose à ce premier
moment.
Il y a déjà quelques jours que nous sommes d'accord, Mme de Tourvel
et moi sur nos sentiments; nous ne disputons plus que sur les mots.
C'était toujours, à la vérité, _son amitié_ qui répondait _à mon
amour_: mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des
choses, et quand nous serions restés ainsi j'en aurais peut-être été
moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà même il n'était plus
question de m'éloigner, comme elle le voulait d'abord; et pour les
entretiens que nous avons journellement, si je mets mes soins à lui en
offrir l'occasion, elle met les siens à la saisir.
Comme c'est ordinairement à la promenade que se passent nos petits
rendez-vous, le temps affreux qu'il a fait tout aujourd'hui ne me
laissait rien espérer: j'en étais même vraiment contrarié; je ne
prévoyais pas combien je devais gagner à ce contretemps.
Ne pouvant se promener, on s'est mis à jouer en sortant de table; et
comme je joue peu et que je ne suis plus nécessaire, j'ai pris ce temps
pour monter chez moi, sans autre projet que d'y attendre, à peu près,
la fin de la partie.
Je retournais joindre le cercle quand j'ai trouvé la charmante femme
qui entrait dans son appartement, et qui, soit imprudence ou faiblesse,
m'a dit de sa douce voix: «Où allez-vous donc? Il n'y a personne au
salon». Il ne m'en a pas fallu davantage, comme vous pouvez croire,
pour essayer d'entrer chez elle; j'y ai trouvé moins de résistance
que je ne m'y attendais. Il est vrai que j'avais eu la précaution de
commencer la conversation à la porte et de la commencer indifférente;
mais à peine avons-nous été établis que j'ai ramené la véritable et
que j'ai parlé de _mon amour à mon amie_. Sa première réponse, quoique
simple, m'a paru assez expressive: «Oh! tenez, m'a-t-elle dit, ne
parlons pas de cela ici»; et elle tremblait. La pauvre femme! elle se
voit mourir.
Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis quelque temps, assuré
du succès un jour ou l'autre et la voyant user tant de force dans
d'inutiles combats, j'avais résolu de ménager les miennes et d'attendre
sans effort qu'elle se rendît de lassitude. Vous sentez bien qu'ici il
faut un triomphe complet et que je ne veux rien devoir à l'occasion.
C'était même d'après ce plan formé et pour pouvoir être pressant, sans
m'engager trop, que je suis revenu à ce mot d'amour si obstinément
refusé; sûr qu'on me croyait assez d'ardeur, j'ai essayé un ton plus
tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m'affligeait; ma sensible amie
ne me devait-elle pas quelques consolations?
Tout en me consolant, une main était restée dans la mienne; le joli
corps était appuyé sur mon bras et nous étions extrêmement rapprochés.
Vous avez sûrement remarqué combien dans cette situation, à mesure que
la défense mollit, les demandes et les refus se passent de plus près;
comment la tête se détourne et les regards se baissent, tandis que
les discours toujours prononcés d'une voix faible, deviennent rares
et entrecoupés. Ces symptômes précieux annoncent, d'une manière non
équivoque, le consentement de l'âme; mais rarement a-t-il encore passé
jusqu'aux sens; je crois même qu'il est toujours dangereux de tenter
alors quelque entreprise trop marquée; parce que cet état d'abandon
n'étant jamais sans un plaisir très doux, on ne saurait forcer d'en
sortir sans causer une humeur qui tourne infailliblement au profit de
la défense.
Mais, dans le cas présent, la prudence m'était d'autant plus nécessaire
que j'avais surtout à redouter l'effroi que cet oubli d'elle-même ne
manquerait pas de causer à ma tendre rêveuse. Aussi, cet aveu que je
demandais, je n'exigeais pas même qu'il fût prononcé; un regard pouvait
suffire; un seul regard et j'étais heureux.
Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet levés sur moi, la bouche
céleste a même prononcé: «Eh bien! oui, je...» Mais, tout à coup le
regard s'est éteint, la voix a manqué et cette femme adorable est
tombée dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l'y recevoir que,
se dégageant avec une force convulsive, la vue égarée et les mains
élevées vers le ciel... «Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi», s'est-elle
écriée; et sur-le-champ, plus prompte que l'éclair, elle était à genoux
à dix pas de moi. Je l'entendais prête à suffoquer. Je me suis avancé
pour la secourir; mais elle prenant mes mains qu'elle baignait de
pleurs, quelquefois même embrassant mes genoux: «Oui, ce sera vous,
disait-elle, ce sera vous qui me sauverez! Vous ne voulez pas ma mort,
laissez-moi; sauvez-moi, laissez-moi; au nom de Dieu, laissez-moi!» Et
ces discours peu suivis s'échappaient à peine à travers des sanglots
redoublés. Cependant elle me tenait avec une force qui ne m'aurait pas
permis de m'éloigner; alors rassemblant les miennes, je l'ai soulevée
dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé; elle ne parlait
plus: tous ses membres se sont raidis et de violentes convulsions ont
succédé à cet orage.
J'étais, je l'avoue, vivement ému, et je crois que j'aurais consenti à
sa demande quand les circonstances ne m'y auraient pas forcé. Ce qu'il
y a de vrai, c'est qu'après lui avoir donné quelques secours, je l'ai
laissée comme elle m'en priait, et que je m'en félicite. Déjà j'en ai
presque reçu le prix.
Je m'attendais qu'ainsi que le jour de ma première déclaration elle ne
se montrerait pas de la soirée. Mais, vers les huit heures, elle est
descendue au salon et a seulement annoncé au cercle qu'elle s'était
trouvée fort incommodée. Sa figure était abattue, sa voix faible et son
maintien composé; mais son regard était doux et souvent il s'est fixé
sur moi. Son refus de jouer m'ayant même obligé de prendre sa place,
elle a pris la sienne à mes côtés. Pendant le souper elle est restée
seule dans le salon. Quand on y est revenu, j'ai cru m'apercevoir
qu'elle avait pleuré; pour m'en éclaircir, je lui ai dit qu'il me
semblait qu'elle s'était encore ressentie de son incommodité; à quoi
elle m'a obligeamment répondu: «Ce mal-là ne s'en va pas si vite qu'il
vient!» Enfin, quand on s'est retiré, je lui ai donné la main et à la
porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il est vrai
que ce mouvement m'a paru avoir quelque chose d'involontaire: mais tant
mieux; c'est une preuve de plus de mon empire.
Je parierais qu'à présent elle est enchantée d'en être là: tous les
frais sont faits; il ne reste plus qu'à jouir. Peut-être, pendant que
je vous écris, s'occupe-t-elle déjà de cette douce idée! et quand
même elle s'occuperait, au contraire, d'un nouveau projet de défense,
ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là? Je
vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine
entrevue? Je m'attends bien par exemple, qu'il y aura quelques façons
pour l'accorder; mais bon! le premier pas franchi, ces prudes austères
savent-elles s'arrêter? Leur amour est une véritable explosion; la
résistance y donne plus de force. Ma farouche dévote courrait après
moi, si je cessais de courir après elle.
Enfin, ma belle amie, incessamment j'arriverai chez vous, pour vous
sommer de votre parole. Vous n'avez pas oublié, sans doute, ce que
vous m'avez promis après le succès; cette infidélité à votre chevalier?
êtes-vous prête? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions
jamais connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour
le désirer davantage:
Je suis juste et ne suis point galant[39].
[39] Voltaire, comédie de _Nanine_.
Aussi ce sera la première infidélité que je ferai à ma grave conquête;
et je vous promets de profiter du premier prétexte pour m'absenter
vingt-quatre heures d'auprès d'elle. Ce sera sa punition de m'avoir
tenu si longtemps éloigné de vous. Savez-vous que voilà plus de deux
mois que cette aventure m'occupe? oui, deux mois et trois jours; il est
vrai que je compte demain, puisqu'elle ne sera véritablement consommée
qu'alors. Cela me rappelle que Mlle de B*** a résisté les trois mois
complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus
de défense que l'austère vertu.
Adieu, ma belle amie; il faut vous quitter car il est fort tard. Cette
lettre m'a mené plus loin que je ne comptais; mais comme j'envoie
demain matin à Paris, j'ai voulu en profiter pour vous faire partager
un jour plus tôt la joie de votre ami.
_Du château de..., ce 2 octobre 17**, au soir._