Chapter 20 of 175
LETTRE XX
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_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Ah! fripon, vous me cajolez de peur que je me moque de vous? Allons,
je vous fais grâce, vous m'écrivez tant de folies qu'il faut bien que
je vous pardonne la sagesse où vous tient votre présidente. Je ne
crois pas que mon chevalier eût autant d'indulgence que moi, il serait
homme à ne pas approuver notre renouvellement de bail, et à ne rien
trouver de plaisant dans votre folle idée. J'en ai pourtant bien ri, et
j'étais vraiment fâchée d'être obligée d'en rire toute seule. Si vous
eussiez été là, je ne sais où m'aurait menée cette gaieté; mais j'ai
eu le temps de la réflexion et je me suis armée de sévérité. Ce n'est
pas que je refuse pour toujours, mais je diffère et j'ai raison. J'y
mettrais peut-être de la vanité, et, une fois piquée au jeu, on ne sait
plus où l'on s'arrête. Je serais femme à vous enchaîner de nouveau, à
vous faire oublier votre présidente; et si j'allais, moi indigne, vous
dégoûter de la vertu, voyez quel scandale! Pour éviter ce danger, voici
mes conditions.
Aussitôt que vous aurez eu votre belle dévote, que vous pourrez m'en
fournir une preuve, venez, et je suis à vous. Mais vous n'ignorez pas
que dans les affaires importantes on ne reçoit de preuves que par
écrit. Par cet arrangement, d'une part, je deviendrai une récompense
au lieu d'être une consolation, et cette idée me plaît davantage;
de l'autre, votre succès en sera plus piquant en devenant lui-même
un moyen d'infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m'apporter le
gage de votre triomphe: semblable à nos preux chevaliers qui venaient
déposer aux pieds de leurs dames les fruits brillants de leur victoire.
Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut écrire une prude
après un tel moment, et quel voile elle met sur ses discours, après
n'en avoir plus laissé sur sa personne. C'est à vous de voir si je me
mets à un prix trop haut, mais je vous préviens qu'il n'y a rien à
rabattre. Jusque-là, mon cher vicomte, vous trouverez bon que je reste
fidèle à mon chevalier, et que je m'amuse à le rendre heureux, malgré
le petit chagrin que cela vous cause.
Cependant si j'avais moins de mœurs, je crois qu'il aurait dans ce
moment un rival dangereux: c'est la petite Volanges. Je raffole de
cette enfant; c'est une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle
deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit cœur
se développer, et c'est un spectacle ravissant. Elle aime déjà son
Danceny avec fureur, mais elle n'en sait encore rien. Lui-même, quoique
très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n'ose pas trop le
lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis de moi. La petite
surtout a grande envie de me dire son secret; particulièrement depuis
quelques jours je l'en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu
un grand service de l'aider un peu; mais je n'oublie pas que c'est une
enfant, et je ne veux pas me compromettre. Danceny m'a parlé un peu
plus clairement, mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas
l'entendre. Quant à la petite, je suis souvent tentée d'en faire mon
élève; c'est un service que j'ai envie de rendre à Gercourt. Il me
laisse du temps, puisque le voilà en Corse jusqu'au mois d'octobre.
J'ai dans l'idée que j'emploierai ce temps-là et que nous lui donnerons
une femme toute formée, au lieu de son innocente pensionnaire. Quelle
est donc, en effet, l'insolente sécurité de cet homme qui ose dormir
tranquille, tandis qu'une femme qui a à se plaindre de lui, ne s'est
pas encore vengée? Tenez, si la petite était ici dans ce moment, je ne
sais ce que je ne lui dirais pas.
Adieu, vicomte, bonsoir et bon succès, mais, pour Dieu, avancez donc.
Songez que si vous n'avez pas cette femme les autres rougiront de vous
avoir eu.
_De..., ce 20 août 17**._
[Illustration: PL. III
_Fragonard fils inv._
_Dupréel sc._
LETTRE XXI]