Chapter 9 of 175
LETTRE IX
4 min read · 732 words
_Madame de VOLANGES à la Présidente de TOURVEL._
Je n'ai jamais douté, ma jeune et belle amie, ni de l'amitié que vous
avez pour moi, ni de l'intérêt sincère que vous prenez à tout ce qui me
regarde. Ce n'est pas pour éclairer ce point, que j'espère convenu à
jamais entre nous, que je réponds à votre _réponse_, mais je ne crois
pas pouvoir me dispenser de causer avec vous au sujet du vicomte de
Valmont.
Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver jamais ce nom-là dans vos
lettres. En effet, que peut-il y avoir de commun entre vous et lui?
Vous ne connaissez pas cet homme; où auriez-vous pris l'idée de l'âme
d'un libertin? Vous me parlez de sa _rare candeur_: oh! oui, la candeur
de Valmont doit être en effet très rare. Encore plus faux et dangereux
qu'il n'est aimable et séduisant, jamais, depuis sa plus grande
jeunesse, il n'a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet, et
jamais il n'eut un projet qui ne fût malhonnête ou criminel. Mon amie,
vous me connaissez; vous savez si des vertus que je tâche d'acquérir,
l'indulgence n'est pas celle que je chéris le plus. Aussi, si Valmont
était entraîné par des passions fougueuses, si, comme mille autres,
il était séduit par les erreurs de son âge, blâmant sa conduite, je
plaindrais sa personne et j'attendrais, en silence, le temps où un
retour heureux lui rendrait l'estime des gens honnêtes. Mais Valmont
n'est pas cela: sa conduite est le résultat de ses principes. Il sait
calculer tout ce qu'un homme peut se permettre d'horreurs sans se
compromettre; et pour être cruel et méchant sans danger, il a choisi
les femmes pour victimes. Je ne m'arrête pas à compter celles qu'il a
séduites: mais combien n'en a-t-il pas perdues?
Dans la vie sage et retirée que vous menez, ces scandaleuses aventures
ne parviennent pas jusqu'à vous. Je pourrais vous en raconter qui vous
feraient frémir; mais vos regards, purs comme votre âme, seraient
souillés par de semblables tableaux: sûre que Valmont ne sera jamais
dangereux pour vous, vous n'avez pas besoin de pareilles armes pour
vous défendre. La seule chose que j'ai à vous dire, c'est que, de
toutes les femmes auxquelles il a rendu des soins, succès ou non, il
n'en est point qui n'aient eu à s'en plaindre. La seule marquise de
Merteuil fait l'exception à cette règle générale; seule elle a su lui
résister et enchaîner sa méchanceté. J'avoue que ce trait de sa vie
est celui qui lui fait le plus d'honneur à mes yeux; aussi a-t-il
suffi pour la justifier pleinement aux yeux de tous, de quelques
inconséquences qu'on avait à lui reprocher dans le début de son
veuvage[15].
[15] L'erreur où est Mme de Volanges nous fait voir qu'ainsi
que les autres scélérats, Valmont ne décelait pas ses complices.
Quoi qu'il en soit, ma belle amie, ce que l'âge, l'expérience et
surtout l'amitié m'autorisent à vous représenter, c'est qu'on commence
à s'apercevoir dans le monde de l'absence de Valmont, et que si on
sait qu'il soit resté quelque temps en tiers entre sa tante et vous,
votre réputation sera entre ses mains; malheur le plus grand qui puisse
arriver à une femme. Je vous conseille donc d'engager sa tante à ne pas
le retenir davantage et, s'il s'obstine à rester, je crois que vous ne
devez pas hésiter à lui céder la place. Mais pourquoi resterait-il? Que
fait-il donc à cette campagne? Si vous faisiez épier ses démarches, je
suis sûre que vous découvririez qu'il n'a fait que prendre un asile
plus commode pour quelques noirceurs qu'il médite dans les environs.
Mais, dans l'impossibilité de remédier au mal, contentons-nous de nous
en garantir.
Adieu, ma belle amie; voilà le mariage de ma fille un peu retardé. Le
comte de Gercourt, que nous attendions d'un jour à l'autre, me mande
que son régiment passe en Corse, et comme il y a encore des mouvements
de guerre, il lui sera impossible de s'absenter avant l'hiver. Cela me
contrarie, mais cela me fait espérer que nous aurons le plaisir de vous
voir à la noce, et j'étais fâchée qu'elle se fît sans vous. Adieu; je
suis, sans compliment comme sans réserve, entièrement à vous.
_P.-S._--Rappelez-moi au souvenir de Mme de Rosemonde, que j'aime
toujours autant qu'elle le mérite.
_De..., ce 11 août 17**._