Chapter 129 of 175
LETTRE CXXIX
4 min read · 847 words
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Dites-moi donc, ma belle amie, d'où peut venir ce ton d'aigreur et
de persiflage qui règne dans votre dernière lettre? Quel est donc
ce crime que j'ai commis, apparemment sans m'en douter, et qui vous
donne tant d'humeur? J'ai eu l'air, me reprochez-vous, de compter sur
votre consentement avant de l'avoir obtenu; mais je croyais que ce qui
pourrait paraître de la présomption pour tout le monde, ne pouvait
jamais être pris, de vous à moi, que pour de la confiance, et depuis
quand ce sentiment nuit-il à l'amitié ou à l'amour? En réunissant
l'espoir au désir, je n'ai fait que céder à l'impulsion naturelle, qui
nous fait nous placer toujours le plus près possible du bonheur que
nous cherchons; et vous avez pris pour l'effet de l'orgueil ce qui
ne l'était que de mon empressement. Je sais fort bien que l'usage a
introduit, dans ce cas, un doute respectueux; mais vous savez aussi que
ce n'est qu'une forme, un simple protocole; et j'étais, ce me semble,
autorisé à croire que ces précautions minutieuses n'étaient plus
nécessaires entre nous.
Il me semble même que cette marche franche et libre, quand elle est
fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable à l'insipide
cajolerie, qui affadit si souvent l'amour. Peut-être, au reste, le prix
que je trouve à cette manière, ne vient-il que de celui que j'attache
au bonheur qu'elle me rappelle; mais par là même, il me serait plus
pénible encore de vous voir en juger autrement.
Voilà pourtant le seul tort que je me connaisse, car je n'imagine pas
que vous ayez pu penser sérieusement qu'il existât une femme dans le
monde qui me parût préférable à vous, et encore moins, que j'aie pu
vous apprécier aussi mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes
regardée, me dites-vous à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée
déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement que votre
miroir est fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure avec plus de
facilité et de justice, qu'à coup sûr je n'avais pas jugé ainsi de vous?
Je cherche vainement une cause à cette étrange idée. Il me semble
pourtant qu'elle tient, de plus ou moins près, aux éloges que je me
suis permis de donner à d'autres femmes. Je l'infère au moins de
votre affectation à relever les épithètes _d'adorable, de céleste,
d'attachante_, dont je me suis servi en vous parlant de Mme de Tourvel
ou de la petite Volanges. Mais ne savez-vous pas que ces mots, plus
souvent pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que
l'on fait de la personne, que la situation dans laquelle on se trouve
quand on parle? Et si, dans le moment même où j'étais si vivement
affecté ou par l'une ou par l'autre, je ne vous en désirais pourtant
pas moins; si je vous donnais une préférence marquée sur toutes deux,
puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première liaison qu'au
préjudice des deux autres, je ne crois pas qu'il y ait là si grand
sujet de reproche.
Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur le _charme
inconnu_ dont vous me paraissez aussi un peu choquée; car, d'abord,
de ce qu'il est inconnu, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus fort. Hé!
qui pourrait l'emporter sur les délicieux plaisirs que vous seule
savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs? J'ai donc
voulu dire seulement que celui-là était d'un genre que je n'avais pas
encore éprouvé, mais sans prétendre lui assigner de classe; et j'avais
ajouté, ce que je répète aujourd'hui, que, quel qu'il soit, je saurai
le combattre et le vaincre. J'y mettrai bien plus de zèle encore, si je
peux voir dans ce léger travail un hommage à vous offrir.
Pour la petite Cécile, je crois bien inutile de vous en parler. Vous
n'avez pas oublié que c'est à votre demande que je me suis chargé de
cette enfant, et je n'attends que votre congé pour m'en défaire. J'ai
pu remarquer son ingénuité et sa fraîcheur; j'ai pu même la croire un
moment _attachante_, parce que, plus ou moins, on se complaît toujours
un peu dans son ouvrage; mais assurément, elle n'a pas assez de
confiance en aucun genre pour fixer en rien l'attention.
A présent, ma belle amie, j'en appelle à votre justice, à vos
premières bontés pour moi; à la longue et parfaite amitié, à l'entière
confiance qui depuis ont resserré nos liens: ai-je mérité le ton
rigoureux que vous prenez avec moi? Mais qu'il vous sera facile de m'en
dédommager quand vous voudrez! Dites seulement un mot, et vous verrez
si tous les charmes et tous les attachements me retiendront ici, non
pas un jour, mais une minute. Je volerai à vos pieds et dans vos bras,
je vous prouverai, mille fois et de mille manières, que vous êtes, que
vous serez toujours, la véritable souveraine de mon cœur.
Adieu, ma belle amie; j'attends votre réponse avec beaucoup
d'empressement.
_Paris, ce 3 novembre 17**._