Chapter 110 of 175
LETTRE CX
8 min read · 1,555 words
_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Puissances _du Ciel, j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une
pour la félicité_[42]! C'est, je crois, le tendre Saint-Preux qui
s'exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux
existences. Oui, mon amie, je suis en même temps, très heureux et très
malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le
double récit de mes peines et de mes plaisirs.
[42] _Nouvelle Héloïse._
Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J'en
suis à ma quatrième lettre renvoyée. J'ai peut-être tort de dire la
quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu'il serait
suivi de beaucoup d'autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps,
j'ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne
point dater, et depuis le second courrier, c'est toujours la même
lettre qui va et vient; je ne fais que changer d'enveloppe. Si ma belle
finit comme finissent ordinairement les belles et s'attendrit un jour,
au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps
alors de me remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de
correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit.
J'ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente;
au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n'est
venu aucune lettre d'elle pour Mme de Volanges, tandis qu'il en est
venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a
rien dit, comme elle n'ouvre plus la bouche de _sa chère belle_, dont
auparavant elle parlait sans cesse, j'en ai conclu que c'était elle qui
avait la confidence. Je présume que d'une part, le besoin de parler
de moi, et de l'autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mme de
Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette
grande révolution. Je crains encore d'avoir perdu au change, car plus
les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères.
La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui
en dira plus de l'amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du
sentiment que de la personne.
Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d'intercepter
le commerce clandestin. J'en ai déjà envoyé l'ordre à mon chasseur, et
j'en attends l'exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien
faire qu'au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement
tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires
secrets; je n'en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de
l'aventure, ni au caractère de l'héroïne. La difficulté ne serait pas
de m'introduire chez elle, même la nuit, même encore de l'endormir et
d'en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins
et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner
servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non
elle n'aura pas _les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu_[43].
Ce n'est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu'elle se livre.
Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu'à elle, mais y
arriver de son aveu; la trouver seule et dans l'intention de m'écouter,
surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle
saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu'il faut faire,
plus j'en trouve l'exécution difficile, et dussiez-vous encore vous
moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que
je m'en occupe davantage.
[43] _Nouvelle Héloïse._
La tête m'en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que
me donne notre commune pupille; c'est à elle que je dois d'avoir encore
à faire autre chose que des élégies.
Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu'il
s'est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout
son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux
naturel!
Enfin, ce n'est que samedi qu'on est venu tourner autour de moi et me
balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés
par la honte, qu'il était impossible de les entendre. Mais la rougeur
qu'ils causèrent m'en fit deviner le sens. Jusque-là, je m'étais tenu
fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre
d'aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma
part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.
Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j'ai
résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur
de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour
suivre ce travail avec plus de liberté j'avais besoin de changer le
lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre
de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de
sécurité pour la laisser se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis
de faire _innocemment_ quelque bruit, qui pût lui causer assez de
crainte pour la décider à prendre à l'avenir, un asile plus sûr; elle
m'a encore épargné ce soin.
La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je
m'avisai dans nos entr'actes, de lui raconter toutes les aventures
scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus
piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur
le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et
de ridicules.
Ce n'était pas sans motif que j'avais fait ce choix; il encourageait
mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même
temps le plus profond mépris pour sa mère. J'ai remarqué depuis
longtemps, que si ce moyen n'est pas toujours nécessaire à employer
pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le
plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte
pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois
si utile que j'ai été bien aise de fournir un exemple à l'appui du
précepte.
Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait
de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je
n'eus pas de peine à lui faire croire qu'elle avait fait _un bruit
affreux_. Je feignis une grande frayeur, qu'elle partagea facilement.
Pour qu'elle s'en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de
reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume;
aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait
dans ma chambre que nous nous rassemblerions.
Je l'y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l'écolière
est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je
lui ai tout appris, jusqu'aux complaisances! je n'ai excepté que les
précautions.
Ainsi occupé toute la nuit, j'y gagne de dormir une grande partie du
jour, et comme la société actuelle du château n'a rien qui m'attire,
à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J'ai même
d'aujourd'hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte
plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries
passent sur le compte de ma santé. J'ai déclaré que j'étais _perdu de
vapeurs_; j'ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m'en coûte que de
parler d'une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure,
fiez-vous-en à votre pupille. _L'amour y pourvoira[44]._
[44] Regnard, _Folies amoureuses_.
J'occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate
les avantages que j'ai perdus, et aussi à composer une espèce de
catéchisme de débauche, à l'usage de mon écolière. Je m'amuse à
n'y rien nommer que par le mot technique, et je ris d'avance de
l'intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et
Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n'est plus plaisant
que l'ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu'elle sait de
cette langue! elle n'imagine pas qu'on puisse parler autrement. Cet
enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec
le langage de l'effronterie, ne laisse pas de faire de l'effet; et, je
ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.
Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j'y compromets mon
temps et ma santé; mais j'espère que ma feinte maladie, outre qu'elle
me sauvera l'ennui du salon, pourra m'être encore de quelque utilité
auprès de l'austère dévote, dont la vertu tigresse s'allie pourtant
avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà
instruite de ce grand événement et j'ai beaucoup d'envie de savoir
ce qu'elle en pense; d'autant plus que je parierais bien qu'elle ne
manquera pas de s'en attribuer l'honneur. Je réglerai l'état de ma
santé sur l'impression qu'il fera sur elle.
Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même.
Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous
apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m'en
promets, je compte pour beaucoup la récompense que j'attends de vous.
_Du château de..., ce 11 octobre 17**._