Chapter 81 of 175
LETTRE LXXXI
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_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me prouvent ma
supériorité sur vous, et vous voulez m'enseigner, me conduire! Ah! mon
pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi! Non, tout
l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui
nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous
les jugez impossibles! Être orgueilleux et faible, il te sied bien
de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources! Au vrai,
vicomte, vos conseils m'ont donné de l'humeur, et je ne puis vous le
cacher.
Que pour masquer votre incroyable gaucherie auprès de votre présidente
vous m'étaliez comme un triomphe d'avoir déconcerté un moment cette
femme timide et qui vous aime, j'y consens; d'en avoir obtenu un
regard, un seul regard, je souris et vous le passe. Que sentant, malgré
vous, le peu de valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à
mon attention en me flattant de l'effort sublime de rapprocher deux
enfants qui, tous deux, brûlent de se voir et qui, soit dit en passant,
doivent à moi seule l'ardeur de ce désir, je le veux bien encore.
Qu'enfin vous vous autorisiez de ces actions d'éclat pour me dire,
d'un ton doctoral, qu'_il vaut mieux employer son temps à exécuter
ses projets qu'à les raconter_; cette vanité ne me nuit pas et je la
pardonne. Mais que vous puissiez croire que j'aie besoin de votre
prudence, que je m'égarerais en ne déférant pas à vos avis, que je dois
leur sacrifier un plaisir, une fantaisie, en vérité, vicomte, c'est
aussi vous trop enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en
vous.
Et qu'avez-vous donc fait que je n'aie surpassé mille fois? Vous
avez séduit, perdu même beaucoup de femmes; mais quelles difficultés
avez-vous eues à vaincre? Quels obstacles à surmonter? Où est là le
mérite qui soit véritablement à vous? Une belle figure, pur effet du
hasard; des grâces, que l'usage donne presque toujours, de l'esprit à
la vérité, mais auquel du jargon suppléerait au besoin; une impudence
assez louable, mais peut-être uniquement due à la facilité de vos
premiers succès; si je ne me trompe, voilà tous vos moyens; car pour la
célébrité que vous avez pu acquérir, vous n'exigerez pas, je crois, que
je compte pour beaucoup l'art de faire naître ou de saisir l'occasion
d'un scandale.
Quant à la prudence, à la finesse, je ne parle pas de moi: mais quelle
femme n'en aurait pas plus que vous? Eh! votre présidente vous mène
comme un enfant.
Croyez-moi, vicomte, on acquiert rarement les qualités dont on peut se
passer. Combattant sans risque, vous devez agir sans précaution. Pour
vous autres hommes, les défaites ne sont que des succès de moins. Dans
cette partie si inégale, notre fortune est de ne pas perdre, et votre
malheur de ne pas gagner. Quand je vous accorderais autant de talents
qu'à nous, de combien encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par
la nécessité où nous sommes d'en faire un continuel usage!
Supposons, j'y consens, que vous mettiez autant d'adresse à nous
vaincre que nous à nous défendre ou à céder, vous conviendrez au moins
qu'elle vous devient inutile après le succès. Uniquement occupé de
votre nouveau goût, vous vous y livrez sans crainte, sans réserve: ce
n'est pas à vous que sa durée importe.
En effet, ces liens réciproquement donnés et reçus, pour parler le
jargon de l'amour, vous seul pouvez, à votre choix, les resserrer ou
les rompre; heureuses encore si, dans votre légèreté, préférant le
mystère à l'éclat, vous vous contentez d'un abandon humiliant et ne
faites pas de l'idole de la veille la victime du lendemain!
Mais qu'une femme infortunée sente la première le poids de sa chaîne,
quels risques n'a-t-elle pas à courir si elle tente de s'y soustraire,
si elle ose seulement la soulever? Ce n'est qu'en tremblant qu'elle
essaie d'éloigner d'elle l'homme que son cœur repousse avec effort.
S'obstine-t-il à rester, ce qu'elle accordait à l'amour il faut le
livrer à la crainte:
Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé.
Sa prudence doit dénouer avec adresse ces mêmes liens que vous auriez
rompus. A la merci de son ennemi, elle est sans ressource s'il est sans
générosité, et comment en espérer en lui, lorsque, si quelquefois on le
loue d'en avoir, jamais pourtant on ne le blâme d'en manquer?
Sans doute vous ne nierez pas ces vérités que leur évidence a rendues
triviales. Si cependant vous m'avez vue disposant des événements et des
opinions, faire de ces hommes si redoutables le jouet de mes caprices
ou de mes fantaisies, ôter aux uns la volonté, aux autres la puissance
de me nuire, si j'ai su tour à tour, et suivant mes goûts mobiles,
attacher à ma suite ou rejeter loin de moi
Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves[32];
si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation s'est
pourtant conservée pure, n'avez-vous pas dû en conclure que, née pour
venger mon sexe et maîtriser le vôtre, j'avais su me créer des moyens
inconnus jusqu'à moi?
[32] On ne sait si ce vers, ainsi que celui qui se trouve plus
haut, _Ses bras s'ouvrent encor quand son cœur est fermé_, sont
des citations d'ouvrages peu connus ou s'ils font partie de la
prose de Mme de Merteuil. Ce qui le ferait croire, c'est la
multitude de fautes de ce genre qui se trouvent dans toutes les
lettres de cette correspondance. Celles du chevalier Danceny
sont les seules qui en soient exemptes: peut-être que comme il
s'occupait quelquefois de poésie, son oreille plus exercée lui
faisait éviter plus facilement ce défaut.
Ah! gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes à délire et
qui se disent _à sentiment_; dont l'imagination exaltée ferait croire
que la nature a placé leurs sens dans leur tête; qui, n'ayant jamais
réfléchi, confondent sans cesse l'amour et l'amant; qui, dans leur
folle illusion, croient que celui-là seul avec qui elles ont cherché
le plaisir en est l'unique dépositaire, et vraies superstitieuses, ont
pour le prêtre le respect et la foi qui n'est dû qu'à la Divinité.
Craignez encore pour celles qui, plus vaines que prudentes, ne savent
pas au besoin consentir à se faire quitter.
Tremblez surtout pour ces femmes actives dans leur oisiveté, que vous
nommez _sensibles_ et dont l'amour s'empare si facilement et avec
tant de puissance, qui sentent le besoin de s'en occuper encore même
lorsqu'elles n'en jouissent pas et, s'abandonnant sans réserve à la
fermentation de leurs idées, enfantent par elles ces lettres si douces,
mais si dangereuses à écrire, et ne craignent pas de confier ces
preuves de leur faiblesse à l'objet qui les cause: imprudentes qui dans
leur amant actuel ne savent pas voir leur ennemi futur.
Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand
m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites et
manquer à mes principes? Je dis mes principes, et je le dis à dessein,
car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, abandonnés au
hasard, reçus sans examen et suivis par habitude: ils sont le fruit de
mes profondes réflexions; je les ai créés et je puis dire que je suis
mon ouvrage.
Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j'étais vouée par
état au silence et à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et
réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu
à la vérité, les discours qu'on s'empressait à me tenir, je recueillais
avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher.
Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à
dissimuler; forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux
yeux de ceux qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon
gré; j'obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que
vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai
de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je
quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sérénité, même
celui de la joie; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs
volontaires, pour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir.
Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine pour réprimer
les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que j'ai su prendre
sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si
étonné.
J'étais bien jeune encore et presque sans intérêt, mais je n'avais
à moi que ma pensée, et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me
la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j'en
essayai l'usage; non contente de ne plus me laisser pénétrer, je
m'amusais à me montrer sous des formes différentes; sûre de mes gestes,
j'observais mes discours; je réglais les uns et les autres suivant les
circonstances ou même seulement suivant mes fantaisies: dès ce moment,
ma façon de penser fut pour moi seule et je ne montrai plus que celle
qu'il m'était utile de laisser voir.
Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l'expression des
figures et le caractère des physionomies; et j'y gagnai ce coup d'œil
pénétrant auquel l'expérience m'a pourtant appris à ne pas me fier
entièrement, mais qui, en tout, m'a rarement trompée.
Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la
plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je
ne me trouvais encore qu'aux premiers éléments de la science que je
voulais acquérir.
Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes filles, je cherchais à
deviner l'amour et ses plaisirs, mais n'ayant jamais été au couvent,
n'ayant point de bonne amie et surveillée par une mère vigilante, je
n'avais que des idées vagues et que je ne pouvais fixer; la nature
même, dont assurément je n'ai eu qu'à me louer depuis, ne me donnait
encore aucun indice. On eût dit qu'elle travaillait en silence à
perfectionner son ouvrage. Ma tête seule fermentait; je ne désirais pas
de jouir, je voulais savoir; le désir de m'instruire m'en suggéra les
moyens.
Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais parler sur cet objet
sans me compromettre était mon confesseur. Aussitôt je pris mon parti:
je surmontai ma petite honte et, me vantant d'une faute que je n'avais
pas commise, je m'accusai d'avoir fait _tout ce que font les femmes_.
Ce fut mon expression, mais en parlant ainsi, je ne savais en vérité,
quelle idée j'exprimais. Mon espoir ne fut ni tout à fait trompé, ni
entièrement rempli: la crainte de me trahir m'empêchait de m'éclairer;
mais le bon Père me fit le mal si grand que j'en conclus que le plaisir
devait être extrême et, au désir de le connaître, succéda celui de le
goûter.
Je ne sais où ce désir m'aurait conduite, et alors dénuée d'expérience,
peut-être une seule occasion m'eût perdue; heureusement pour moi, ma
mère m'annonça peu de jours après que j'allais me marier; sur-le-champ
la certitude de savoir éteignit ma curiosité et j'arrivai vierge entre
les bras de M. de Merteuil.
J'attendais avec sécurité le moment qui devait m'instruire, et j'eus
besoin de réflexion pour montrer de l'embarras et de la crainte. Cette
première nuit, dont on se fait pour l'ordinaire une idée si cruelle
ou si douce, ne me présentait qu'une occasion d'expérience: douleur
et plaisir, j'observai tout exactement et ne voyais dans ces diverses
sensations que des faits à recueillir et à méditer.
Ce genre d'étude parvint bientôt à me plaire, mais fidèle à mes
principes et sentant, peut-être par instinct, que nul ne devait être
plus loin de ma confiance que mon mari, je résolus, par cela seul que
j'étais sensible, de me montrer impassible à ses yeux. Cette froideur
apparente fut par la suite le fondement inébranlable de son aveugle
confiance; j'y joignis, par une seconde réflexion, l'air d'étourderie
qu'autorisait mon âge, et jamais il ne me jugea plus enfant que dans
les moments où je le louais avec plus d'audace.
Cependant, je l'avouerai, je me laissai d'abord entraîner par le
tourbillon du monde et je me livrai tout entière à ses distractions
futiles. Mais, au bout de quelques mois, M. de Merteuil m'ayant menée
à sa triste campagne, la crainte de l'ennui fit revenir le goût de
l'étude, et ne m'y trouvant entourée que de gens dont la distance avec
moi me mettait à l'abri de tout soupçon, j'en profitai pour donner un
champ plus vaste à mes expériences. Ce fut là surtout que je m'assurai
que l'amour, que l'on nous vante comme la cause de nos plaisirs, n'en
est au plus que le prétexte.
La maladie de M. de Merteuil vint interrompre de si douces occupations;
il fallut le suivre à la ville où il venait chercher des secours.
Il mourut, comme vous savez, peu de temps après, et quoique à tout
prendre, je n'eusse pas à me plaindre de lui, je n'en sentis pas moins
vivement le prix de la liberté qu'allait me donner mon veuvage, et je
me promis bien d'en profiter.
Ma mère comptait que j'entrerais au couvent ou reviendrais vivre avec
elle. Je refusai l'un et l'autre parti et tout ce que j'accordai à la
décence fut de retourner dans cette même campagne, où il me restait
bien encore quelques observations à faire.
Je les fortifiai par le secours de la lecture; mais ne croyez pas
qu'elle fût toute du genre que vous la supposez. J'étudiai nos mœurs
dans les romans, nos opinions dans les philosophes; je cherchai même
dans les moralistes les plus sévères ce qu'ils exigeaient de nous et je
m'assurai ainsi de ce qu'on pouvait faire, de ce qu'on devait penser
et de ce qu'il fallait paraître. Une fois fixée sur ces trois objets,
le dernier seul présentait quelques difficultés dans son exécution:
j'espérai les vaincre et j'en méditai les moyens.
Je commençais à m'ennuyer de mes plaisirs rustiques, trop peu variés
pour ma tête active; je sentais un besoin de coquetterie qui me
raccommoda avec l'amour, non pour le ressentir à la vérité, mais
pour l'inspirer et le feindre. En vain m'avait-on dit et avais-je lu
qu'on ne pouvait feindre ce sentiment: je voyais pourtant que, pour
y parvenir, il suffisait de joindre à l'esprit d'un auteur le talent
d'un comédien. Je m'exerçai dans les deux genres et peut-être avec
quelque succès, mais, au lieu de rechercher les vains applaudissements
du théâtre, je résolus d'employer à mon bonheur ce que tant d'autres
sacrifiaient à la vanité.
Un an se passa dans ces occupations différentes. Mon deuil me
permettant alors de reparaître, je revins à la ville avec mes grands
projets; je ne m'attendais pas au premier obstacle que j'y rencontrai.
Cette longue solitude, cette austère retraite avaient jeté sur moi un
vernis de pruderie qui effrayait nos plus agréables; ils se tenaient
à l'écart et me laissaient livrée à une foule d'ennuyeux qui tous
prétendaient à ma main. L'embarras n'était pas de les refuser, mais
plusieurs de ces refus déplaisaient à ma famille et je perdais dans ces
tracasseries intérieures le temps dont je m'étais promis un si charmant
usage. Je fus donc obligée, pour rappeler les uns et éloigner les
autres, d'afficher quelques inconséquences et d'employer à nuire à ma
réputation, le soin que je comptais mettre à la conserver. Je réussis
facilement, comme vous pouvez croire. Mais n'étant emportée par aucune
passion, je ne fis que ce que je jugeai nécessaire et mesurai avec
prudence les doses de mon étourderie.
Dès que j'eus touché le but que je voulais atteindre, je revins sur
mes pas et fis honneur de mon amendement à quelques-unes de ces femmes
qui, dans l'impuissance d'avoir des prétentions à l'agrément, se
rejettent sur celles du mérite et de la vertu. Ce fut un coup de partie
qui me valut plus que je n'avais espéré. Ces reconnaissantes duègnes
s'établirent mes apologistes, et leur zèle aveugle pour ce qu'elles
appelaient leur ouvrage, fut porté au point qu'au moindre propos qu'on
se permettait sur moi, tout le parti prude criait au scandale et à
l'injure. Le même moyen me valut encore le suffrage de nos femmes à
prétentions, qui, persuadées que je renonçais à courir la même carrière
qu'elles, me choisirent pour l'objet de leurs éloges toutes les fois
qu'elles voulaient prouver qu'elles ne médisaient pas de tout le monde.
Cependant ma conduite précédente avait ramené les amants, et pour me
ménager entre eux et mes infidèles protectrices, je me montrai comme
une femme sensible, mais difficile, à qui l'excès de sa délicatesse
fournissait des armes contre l'amour.
Alors je commençai à déployer sur le grand théâtre les talents que je
m'étais donnés. Mon premier soin fut d'acquérir le renom d'invincible.
Pour y parvenir, les hommes qui ne me plaisaient point furent toujours
les seuls dont j'eus l'air d'accepter les hommages. Je les employais
utilement à me procurer les honneurs de la résistance, tandis que je
me livrais sans crainte à l'amant préféré. Mais celui-là, ma feinte
timidité ne lui a jamais permis de me suivre dans le monde, et les
regards du cercle ont été ainsi toujours fixés sur l'amant malheureux.
Vous savez combien je me décide vite: c'est pour avoir observé que ce
sont presque toujours les soins antérieurs qui livrent le secret des
femmes. Quoi qu'on puisse faire, le ton n'est jamais le même, avant
ou après le succès. Cette différence n'échappe point à l'observateur
attentif, et j'ai trouvé moins dangereux de me tromper dans le
choix que de me laisser pénétrer. Je gagne encore par là d'ôter les
vraisemblances sur lesquelles seules on peut nous juger.
Ces précautions et celle de ne jamais écrire, de ne délivrer jamais
aucune preuve de ma défaite, pouvaient paraître excessives et ne
m'ont jamais paru suffisantes. Descendue dans mon cœur, j'y ai étudié
celui des autres. J'y ai vu qu'il n'est personne qui n'y conserve
un secret qu'il lui importe qui ne soit point dévoilé: vérité que
l'antiquité paraît avoir mieux connue que nous et dont l'histoire de
Samson pourrait n'être qu'un ingénieux emblème. Nouvelle Dalila, j'ai
toujours, comme elle, employé ma puissance à surprendre ce secret
important. Hé! de combien de nos Samson modernes ne tiens-je pas la
chevelure sous le ciseau? et ceux-là, j'ai cessé de les craindre: ce
sont les seuls que je me sois permis d'humilier quelquefois. Plus
souple avec les autres, l'art de les rendre infidèles pour éviter de
leur paraître volage, une feinte amitié, une apparente confiance,
quelques procédés généreux, l'idée flatteuse et que chacun conserve
d'avoir été mon seul amant, m'ont obtenu leur discrétion. Enfin, quand
ces moyens m'ont manqué, j'ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer
d'avance, sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes
dangereux auraient pu obtenir.
Ce que je vous dis là, vous me le voyez pratiquer sans cesse, et vous
doutez de ma prudence! Eh bien! rappelez-vous le temps où vous me
rendîtes vos premiers soins: jamais hommage ne me flatta autant; je
vous désirais avant de vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il
me semblait que vous manquiez à ma gloire; je brûlais de vous combattre
corps à corps. C'est le seul de mes goûts qui ait jamais pris un moment
d'empire sur moi. Cependant, si vous eussiez voulu me perdre, quels
moyens eussiez-vous trouvés? de vains discours qui ne laissent aucune
trace après eux, que votre réputation même eût aidé à rendre suspects,
et une suite de faits sans vraisemblance, dont le récit sincère aurait
l'air d'un roman mal tissu.
A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets, mais vous savez
quels intérêts nous unissent, et si de nous deux, c'est moi qu'on doit
taxer d'imprudence[33].
[33] On saura dans la suite, lettre CLII, non pas le secret de
M. de Valmont, mais à peu près de quel genre il était, et le
lecteur sentira qu'on n'a pas pu l'éclaircir davantage sur cet
objet.
Puisque je suis en train de vous rendre compte, je veux le faire
exactement. Je vous entends d'ici me dire que je suis au moins à la
merci de ma femme de chambre; en effet, si elle n'a pas le secret de
mes sentiments, elle a celui de mes actions. Quand vous m'en parlâtes
jadis, je vous répondis seulement que j'étais sûre d'elle, et la preuve
que cette réponse suffit alors à votre tranquillité, c'est que vous lui
avez confié depuis, et pour votre compte, des secrets assez dangereux.
Mais à présent que Prévan vous donne de l'ombrage et que la tête vous
en tourne, je me doute bien que vous ne me croyez plus sur ma parole.
Il faut donc vous édifier.
Premièrement, cette fille est ma sœur de lait, et ce lien qui ne nous
en paraît pas un, n'est pas sans force pour les gens de cet état;
de plus, j'ai son secret et mieux encore: victime d'une folie de
l'amour, elle était perdue si je ne l'eusse sauvée. Ses parents, tout
hérissés d'honneur, ne voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils
s'adressèrent à moi. Je vis d'un coup d'œil, combien leur courroux
pouvait m'être utile. Je le secondai et sollicitai l'ordre, que
j'obtins. Puis, passant tout à coup au parti de la clémence auquel
j'amenai ses parents, et profitant de mon crédit auprès du vieux
ministre, je les fis tous consentir à me laisser dépositaire de cet
ordre et maîtresse d'en arrêter ou demander l'exécution, suivant que je
jugerais du mérite de la conduite future de cette fille. Elle sait donc
que j'ai son sort entre les mains, et quand, par impossible, ces moyens
puissants ne l'arrêteraient point, n'est-il pas évident que sa conduite
dévoilée et sa punition authentique ôteraient bientôt toute créance à
ses discours?
A ces précautions, que j'appelle fondamentales, s'en joignent mille
autres, ou locales, ou d'occasion, que la réflexion et l'habitude
font trouver au besoin; dont le détail serait minutieux, mais dont
la pratique est importante, et qu'il faut vous donner la peine de
recueillir dans l'ensemble de ma conduite, si vous voulez parvenir à
les connaître.
Mais de prétendre que je me sois donné tant de soins pour n'en pas
retirer de fruits, qu'après m'être autant élevée au-dessus des autres
femmes par mes travaux pénibles, je consente à ramper comme elles dans
ma marche, entre l'imprudence et la timidité; que surtout je pusse
redouter un homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite?
Non, vicomte, jamais! Il faut vaincre ou périr. Quant à Prévan, je veux
l'avoir et je l'aurai; il veut le dire et il ne le dira pas: en deux
mots, voilà notre roman. Adieu.
_De..., ce 20 septembre 17**._