Chapter 22 of 175
LETTRE XXII
3 min read · 648 words
_La présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._
Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître un trait de
M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me semble, avec tous ceux
sous lesquels on vous l'a représenté. Il est si pénible de penser
désavantageusement de qui que ce soit, si fâcheux de ne trouver que des
vices chez ceux qui auraient toutes les qualités nécessaires pour faire
aimer la vertu! Enfin vous aimez tant à user d'indulgence que c'est
vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement
trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette faveur,
je dirais presque cette justice; et voici sur quoi je le pense.
Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer
quelque projet de sa part dans les environs, comme l'idée vous en
était venue, idée que je m'accuse d'avoir saisie peut-être avec trop
de vivacité. Heureusement pour lui, et surtout pour nous, puisque cela
nous sauve d'être injustes, un de mes gens devait aller du même côté
que lui[18], et c'est par là que ma curiosité répréhensible, mais
heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant
trouvé au village de... une malheureuse famille dont on vendait les
meubles, faute d'avoir pu payer les impositions, non seulement s'était
empressé d'acquitter la dette de ces pauvres gens, mais même leur avait
donné une somme d'argent assez considérable. Mon domestique a été
témoin de cette vertueuse action, et il m'a rapporté de plus que les
paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu'un domestique,
qu'ils ont désigné et que le mien croit être celui de M. de Valmont,
avait pris hier des informations sur ceux des habitants du village qui
pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n'est même
plus seulement une compassion passagère et que l'occasion détermine:
c'est le projet formé de faire du bien; c'est la sollicitude de la
bienfaisance, c'est la plus belle vertu des plus belles âmes; mais,
soit hasard ou projet, c'est toujours une action louable et dont le
seul récit m'a attendrie jusqu'aux larmes. J'ajouterai de plus, et
toujours par justice, que quand je lui ai parlé de cette action, de
laquelle il ne disait mot, il a commencé par s'en défendre et a eu
l'air d'y mettre si peu de valeur lorsqu'il en eut convenu, que sa
modestie en doublait le mérite.
[18] Mme de Tourvel n'ose donc pas dire que c'était par son ordre?
A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de Valmont est en
effet un libertin sans retour? S'il n'est que cela et se conduit
ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes? Quoi! les méchants
partageraient-ils avec les bons le plaisir sacré de la bienfaisance?
Dieu permettrait-il qu'une famille vertueuse reçût, de la main d'un
scélérat, des secours dont elle rendrait grâces à sa divine Providence?
et pourrait-il se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs
bénédictions sur un réprouvé? Non. J'aime mieux croire que ces erreurs,
pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne puis penser que
celui qui fait du bien soit l'ennemi de la vertu. M. de Valmont n'est
peut-être qu'un exemple de plus du danger des liaisons. Je m'arrête
à cette idée qui me plaît. Si, d'une part, elle peut servir à le
justifier dans votre esprit, de l'autre elle me rend de plus en plus
précieuse l'amitié tendre qui m'unit à vous pour la vie.
J'ai l'honneur d'être, etc.
_P.-S._--Mme de Rosemonde et moi nous allons, dans l'instant, voir
aussi l'honnête et malheureuse famille, et joindre nos secours tardifs
à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous donnerons au
moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c'est,
je crois, tout ce qu'il nous a laissé à faire.
_De..., ce 20 août 17**._