Chapter 157 of 175
LETTRE CLVII
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_Le Chevalier DANCENY au Vicomte de VALMONT._
Ne doutez, mon cher vicomte, ni de mon cœur, ni de mes démarches;
comment résisterais-je à un désir de ma Cécile? Ah! c'est bien elle,
elle seule que j'aime, que j'aimerai toujours! son ingénuité, sa
tendresse ont un charme pour moi, dont j'ai pu avoir la faiblesse de
me laisser distraire, mais que rien n'effacera jamais. Engagé dans
une autre aventure, pour ainsi dire sans m'en être aperçu, souvent
le souvenir de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux
plaisirs, et peut-être mon cœur ne lui a-t-il jamais rendu d'hommage
plus vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle. Cependant,
mon ami, ménageons sa délicatesse et cachons-lui mes torts; non pour la
surprendre, mais pour ne pas l'affliger. Le bonheur de Cécile est le
vœu le plus ardent que je forme; jamais je ne me pardonnerais une faute
qui lui aurait coûté une larme.
J'ai mérité, je le sens, la plaisanterie que vous me faites sur sur
ce que vous appelez mes nouveaux principes; mais vous pouvez m'en
croire, ce n'est point par eux que je me conduis dans ce moment, et dès
demain je suis décidé à le prouver. J'irai m'accuser à celle même qui
a causé mon égarement et qui l'a partagé: je lui dirai: «Lisez dans
mon cœur, il a pour vous l'amitié la plus tendre; l'amitié unie au
désir ressemble tant à l'amour!... Tous deux nous nous sommes trompés;
mais susceptible d'erreur, je ne suis point capable de mauvaise foi».
Je connais mon amie, elle est honnête autant qu'indulgente, elle fera
plus que me pardonner, elle m'approuvera. Elle-même se reprochait
souvent d'avoir trahi l'amitié; souvent sa délicatesse effrayait son
amour; plus sage que moi, elle fortifiera dans mon âme ces craintes
utiles que je cherchais témérairement à étouffer dans la sienne. Je
lui devrai d'être meilleur, comme à vous d'être plus heureux. O! mes
amis, partagez ma reconnaissance. L'idée de vous devoir mon bonheur en
augmente le prix.
Adieu, mon cher vicomte. L'excès de ma joie ne m'empêche point de
songer à vos peines et d'y prendre part. Que ne puis-je vous être
utile! Mme de Tourvel reste donc inexorable? On la dit aussi bien
malade. Mon Dieu, que je vous plains! Puisse-t-elle reprendre à la fois
de la santé et de l'indulgence et faire à jamais votre bonheur! Ce sont
les vœux de l'amitié; j'ose espérer qu'ils seront exaucés par l'amour.
Je voudrais causer plus longtemps avec vous, mais l'heure me presse et
peut-être Cécile m'attend déjà.
_Paris, ce 5 décembre 17**._