Chapter 26 of 175
LETTRE XXVI
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_La Présidente de TOURVEL au Vicomte de VALMONT._
Sûrement, monsieur, vous n'auriez eu aucune lettre de moi, si ma
sotte conduite d'hier au soir ne me forçait d'entrer aujourd'hui en
explication avec vous. Oui, j'ai pleuré, je l'avoue; peut-être aussi
les deux mots que vous me citez avec tant de soin me sont-ils échappés;
larmes et paroles, vous avez tout remarqué; il faut donc vous expliquer
tout.
Accoutumée à n'inspirer que des sentiments honnêtes, à n'entendre que
des discours que je puis écouter sans rougir, à jouir par conséquent
d'une sécurité que j'ose dire que je mérite, je ne sais ni dissimuler
ni combattre les impressions que j'éprouve. L'étonnement et l'embarras
où m'a jeté votre procédé; je ne sais quelle crainte, inspirée par une
situation qui n'eût jamais dû être faite pour moi; peut-être l'idée
révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous méprisez
et traitée aussi légèrement qu'elles; toutes ces causes réunies ont
provoqué mes larmes et ont pu me faire dire, avec raison je crois, que
j'étais malheureuse. Cette expression que vous trouvez si forte serait
sûrement beaucoup trop faible encore si mes pleurs et mes discours
avaient eu un autre motif; si au lieu de désapprouver des sentiments
qui doivent m'offenser, j'avais pu craindre de les partager.
Non, monsieur, je n'ai pas cette crainte; si je l'avais, je fuirais à
cent lieues de vous; j'irais pleurer dans un désert le malheur de vous
avoir connu. Peut-être même, malgré la certitude où je suis de ne point
vous aimer, de ne vous aimer jamais, peut-être aurais-je mieux fait de
suivre les conseils de mes amis: de ne pas vous laisser approcher de
moi.
J'ai cru, et c'est là mon seul tort, j'ai cru que vous respecteriez
une femme honnête, qui ne demandait pas mieux que de vous trouver
tel et de vous rendre justice; qui déjà vous défendait tandis que
vous l'outragiez par vos vœux criminels. Vous ne me connaissez pas;
non, monsieur, vous ne me connaissez pas. Sans cela vous n'auriez pas
cru vous faire un droit de vos torts; parce que vous m'avez tenu des
discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous seriez pas cru
autorisé à m'écrire une lettre que je ne devais pas lire, et vous me
demandez de _guider vos démarches, de dicter vos discours_! Eh bien!
monsieur, le silence et l'oubli, voilà les conseils qu'il me convient
de vous donner, comme à vous de les suivre; alors, vous aurez, en
effet, des droits à mon indulgence; il ne tiendrait qu'à vous d'en
obtenir même à ma reconnaissance... Mais non, je ne ferai point une
demande à celui qui ne m'a point respectée; je ne donnerai point une
marque de confiance à celui qui a abusé de ma sécurité.
Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr, je ne le voulais
pas; je ne voulais voir en vous que le neveu de ma plus respectable
amie; j'opposais la voix de l'amitié à la voix publique qui vous
accusait. Vous avez tout détruit et, je le prévois, vous ne voudrez
rien réparer.
Je m'en tiens, monsieur, à vous déclarer que vos sentiments
m'offensent, que leur aveu m'outrage, et surtout que, loin d'en venir
un jour à les partager, vous me forceriez à ne vous revoir jamais si
vous ne vous imposiez sur cet objet un silence qu'il me semble avoir
droit d'attendre, et même d'exiger de vous. Je joins à cette lettre
celle que vous m'avez écrite, et j'espère que vous voudrez bien de
même me remettre celle-ci; je serais vraiment peinée qu'il restât
aucune trace d'un événement qui n'eût jamais dû exister. J'ai l'honneur
d'être, etc.
_De..., ce 21 août 17**._