Chapter 120 of 175
LETTRE CXX
2 min read · 424 words
_Le Vicomte de VALMONT au Père ANSELME._
(_Feuillant du Couvent de la rue Saint-Honoré._)
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, mais je sais
la confiance entière qu'a en vous Mme la Présidente de Tourvel, et
sais de plus combien cette confiance est dignement placée. Je crois
donc pouvoir sans indiscrétion m'adresser à vous pour en obtenir un
service bien essentiel, vraiment digne de votre saint ministère, et où
l'intérêt de Mme de Tourvel se trouve joint au mien.
J'ai entre les mains des papiers importants qui la concernent, qui
ne peuvent être confiés à personne, et que je ne dois ni ne veux
remettre qu'entre ses mains. Je n'ai aucun moyen de l'en instruire,
parce que des raisons, que peut-être vous aurez sues d'elle, mais
dont je ne crois pas qu'il me soit permis de vous instruire, lui ont
fait prendre le parti de refuser toute correspondance avec moi: parti
que j'avoue volontiers aujourd'hui, ne pouvoir blâmer, puisqu'elle ne
pouvait prévoir des événements auxquels j'étais moi-même bien loin de
m'attendre, et qui n'étaient possibles qu'à la force plus qu'humaine
qu'on est forcé d'y reconnaître.
Je vous prie donc, monsieur, de vouloir bien l'informer de mes
nouvelles résolutions, et de lui demander, pour moi une entrevue
particulière où je puisse au moins réparer, en partie, mes torts par
mes excuses; et, pour dernier sacrifice, anéantir à ses yeux les
seules traces existantes d'une erreur ou d'une faute qui m'avait rendu
coupable envers elle.
Ce ne sera qu'après cette expiation préliminaire que j'oserai déposer
à vos pieds l'humiliant aveu de mes longs égarements, et implorer
votre médiation pour une réconciliation bien plus importante encore,
et malheureusement plus difficile. Puis-je espérer, monsieur, que vous
ne me refuserez pas des soins si nécessaires et si précieux? et que
vous daignerez soutenir ma faiblesse et guider mes pas dans un sentier
nouveau, que je désire bien ardemment de suivre, mais que j'avoue, en
rougissant, ne pas connaître encore.
J'attends votre réponse avec l'impatience du repentir qui désire de
réparer, et je vous prie de me croire, avec autant de reconnaissance
que de vénération,
Votre très humble, etc.
_P.-S._--Je vous autorise, monsieur, au cas que vous le jugiez
convenable, à communiquer cette lettre en entier à Mme de Tourvel,
que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter, et en qui je ne
cesserai jamais d'honorer celle dont le Ciel s'est servi pour ramener
mon âme à la vertu, par le touchant spectacle de la sienne.
_Du château de..., ce 22 octobre 17**._