Chapter 27 of 175
LETTRE XXVII
4 min read · 738 words
_CÉCILE VOLANGES à la Marquise de MERTEUIL._
Mon Dieu, que vous êtes bonne, madame! comme vous avez bien senti qu'il
me serait plus facile de vous écrire que de vous parler! Aussi, c'est
que ce que j'ai à vous dire est bien difficile; mais vous êtes mon
amie, n'est-il pas vrai? Oh! oui, ma bien bonne amie! Je vais tâcher de
n'avoir pas peur; et puis, j'ai tant besoin de vous, de vos conseils!
J'ai bien du chagrin, il me semble que tout le monde devine ce que je
pense, et surtout quand il est là, je rougis dès qu'on me regarde.
Hier, quand vous m'avez vue pleurer, c'est que je voulais vous parler,
et puis je ne sais quoi m'en empêchait, et quand vous m'avez demandé ce
que j'avais, mes larmes sont venues malgré moi. Je n'aurais pas pu dire
une parole. Sans vous, maman allait s'en apercevoir, et qu'est-ce que
je serais devenue? Voilà pourtant comme je passe ma vie, surtout depuis
quatre jours.
C'est ce jour-là, madame, oui, je vais vous le dire, c'est ce jour-là
que M. le chevalier Danceny m'a écrit: oh! je vous assure que quand
j'ai trouvé sa lettre, je ne savais pas du tout ce que c'était; mais,
pour ne pas mentir, je ne peux pas dire que je n'aie eu bien du plaisir
en la lisant; voyez-vous, j'aimerais mieux avoir du chagrin toute ma
vie que s'il ne me l'eût pas écrite. Mais je savais bien que je ne
devais pas le lui dire, et je peux bien vous assurer même que je lui ai
dit que j'en étais fâchée, mais il dit que c'était plus fort que lui et
je le crois bien; car j'avais résolu de ne pas lui répondre et pourtant
je n'ai pas pu m'en empêcher. Oh! je ne lui ai écrit qu'une fois, et
même c'était, en partie, pour lui dire de ne plus m'écrire; mais malgré
cela il m'écrit toujours, et comme je ne lui réponds pas, je vois bien
qu'il est triste et ça m'afflige encore davantage, si bien que je ne
sais plus que faire ni que devenir, et que je suis bien à plaindre.
Dites-moi, je vous en prie, madame, est-ce que ce serait bien mal de
lui répondre de temps en temps? seulement jusqu'à ce qu'il ait pu
prendre sur lui de ne plus m'écrire lui-même, et de rester comme nous
étions avant; car, pour moi, si cela continue, je ne sais pas ce que
je deviendrai. Tenez, en lisant sa dernière lettre, j'ai pleuré que ça
ne finissait pas, et je suis bien sûre que si je ne lui réponds pas
encore, ça nous fera bien de la peine.
Je vais vous envoyer sa lettre aussi ou bien une copie et vous jugerez;
vous verrez bien que ce n'est rien de mal qu'il demande. Cependant, si
vous trouvez que ça ne se doit pas, je vous promets de m'en empêcher;
mais je crois que vous penserez comme moi, que ce n'est pas là du mal.
Pendant que j'y suis, madame, permettez-moi de vous faire encore
une question: on m'a bien dit que c'était mal d'aimer quelqu'un;
mais pourquoi cela? Ce qui me fait vous le demander c'est que M. le
chevalier Danceny prétend que ce n'est pas mal du tout, et que presque
tout le monde aime; si cela était, je ne vois pas pourquoi je serais
la seule à m'en empêcher; ou bien est-ce que ce n'est un mal que pour
les demoiselles? car j'ai entendu maman elle-même dire que Mlle D...
aimait M. M... et elle n'en parlait pas comme d'une chose qui serait
si mal; et pourtant je suis sûre qu'elle se fâcherait contre moi si
elle se doutait seulement de mon amitié pour M. Danceny. Elle me traite
toujours comme une enfant, maman, et elle ne me dit rien du tout. Je
croyais, quand elle m'a fait sortir du couvent, que c'était pour me
marier, mais à présent il me semble que non; ce n'est pas que je m'en
soucie, je vous assure, mais vous, qui êtes amie avec elle, vous savez
peut-être ce qui en est, et si vous le savez j'espère que vous me le
direz.
Voilà une bien longue lettre, madame, mais puisque vous m'avez permis
de vous écrire, j'en ai profité pour vous dire tout et je compte sur
votre amitié.
J'ai l'honneur d'être, etc.
_Paris, ce 23 août 17**._