Chapter 104 of 175
LETTRE CIV
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_La Marquise de MERTEUIL à Madame de VOLANGES._
En vérité, ma chère et bonne amie, j'ai eu peine à me défendre d'un
mouvement d'orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m'honorez
de votre entière confiance! vous allez même jusqu'à me demander des
conseils! Ah! je suis heureuse, si je mérite cette opinion favorable de
votre part; si je ne la dois pas seulement à la prévention de l'amitié.
Au reste, quel qu'en soit le motif, elle n'en est pas moins précieuse
à mon cœur, et l'avoir obtenue n'est à mes yeux qu'une raison de
plus pour travailler davantage à la mériter. Je vais donc (mais sans
prétendre vous donner un avis) vous dire librement ma façon de penser.
Je m'en méfie, parce qu'elle diffère de la vôtre; mais quand je vous
aurai exposé mes raisons, vous les jugerez, et si vous les condamnez,
je souscris d'avance à votre jugement. J'aurai au moins cette sagesse
de ne pas me croire plus sage que vous.
Si pourtant, et pour cette seule fois, mon avis se trouvait préférable,
il faudrait en chercher la cause dans les illusions de l'amour
maternel. Puisque ce sentiment est louable, il doit se trouver en vous.
Qu'il se reconnaît bien en effet, dans le parti que vous êtes tentée de
prendre! c'est ainsi que s'il vous arrive d'errer quelquefois, ce n'est
jamais que dans le choix des vertus.
La prudence est à ce qu'il me semble, celle qu'il faut préférer quand
on dispose du sort des autres, et surtout quand il s'agit de le fixer
par un lien indissoluble et sacré, tel que celui du mariage. C'est
alors qu'une mère, également sage et tendre, doit, comme vous le dites
bien, _aider sa fille de son expérience_. Or, je vous le demande
qu'a-t-elle à faire pour y parvenir? sinon de distinguer pour elle,
entre ce qui plaît et ce qui convient.
Ne serait-ce donc pas avilir l'autorité maternelle, ne serait-ce pas
l'anéantir que de la subordonner à un goût frivole, dont la puissance
illusoire ne se fait sentir qu'à ceux qui la redoutent et disparaît
sitôt qu'on la méprise? Pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais cru à
ces passions entraînantes et irrésistibles dont il semble qu'on soit
convenu de faire l'excuse générale de nos dérèglements. Je ne conçois
pas comment un goût, qu'un moment voit naître et qu'un autre voit
mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables de
pudeur, d'honnêteté et de modestie, et je n'entends pas plus qu'une
femme qui les trahit puisse être justifiée par la passion prétendue,
qu'un voleur ne le serait par la passion de l'argent, ou un assassin
par celle de la vengeance.
Eh! qui peut dire n'avoir jamais eu à combattre? Mais j'ai toujours
cherché à me persuader que, pour résister, il suffisait de le vouloir,
et jusqu'alors au moins mon expérience a confirmé mon opinion. Que
serait la vertu sans les devoirs qu'elle impose? son culte est dans
nos sacrifices, sa récompense dans nos cœurs. Ces vérités ne peuvent
être niées que par ceux qui ont intérêt de les méconnaître et qui, déjà
dépravés espèrent faire un moment d'illusion, en essayant de justifier
leur mauvaise conduite par de mauvaises raisons.
Mais pourrait-on le craindre d'un enfant simple et timide; d'un
enfant né de vous et dont l'éducation modeste et pure n'a pu que
fortifier l'heureux naturel? C'est pourtant à cette crainte, que j'ose
dire humiliante pour votre fille, que vous voulez sacrifier le mariage
avantageux que votre prudence avait ménagé pour elle! J'aime beaucoup
Danceny, et, depuis longtemps comme vous savez, je vois peu M. de
Gercourt; mais mon amitié pour l'un, mon indifférence pour l'autre, ne
m'empêchent point de sentir l'énorme différence qui se trouve entre ces
deux partis.
Leur naissance est égale, j'en conviens; mais l'un est sans fortune et
celle de l'autre est telle que, même sans naissance, elle aurait suffi
pour le mener à tout. J'avoue bien que l'argent ne fait pas le bonheur,
mais il faut avouer aussi qu'il le facilite beaucoup. Mlle de Volanges
est, comme vous dites, assez riche pour deux; cependant, soixante mille
livres de rente dont elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte
le nom de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y
réponde. Nous ne somme plus au temps de Mme de Sévigné. Le luxe absorbe
tout; on le blâme, mais il faut l'imiter, et le superflu finit par
priver du nécessaire.
Quant aux qualités personnelles que vous comptez pour beaucoup, et avec
beaucoup de raison, assurément M. de Gercourt est sans reproches de ce
côté, et à lui, les preuves sont faites. J'aime à croire, et je crois
qu'en effet Danceny ne lui cède en rien; mais en sommes-nous sûres?
Il est vrai qu'il a paru jusqu'ici exempt des défauts de son âge, et
que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne compagnie
qui fait augurer favorablement de lui; mais qui sait si cette sagesse
apparente il ne la doit pas à la médiocrité de sa fortune? Pour peu
qu'on craigne d'être fripon ou crapuleux, il faut de l'argent pour
être joueur et libertin, et l'on peut encore aimer les défauts dont on
redoute les excès. Enfin il ne serait pas le millième qui aurait vu la
bonne compagnie uniquement faute de pouvoir mieux faire.
Je ne dis pas (à Dieu ne plaise!) que je croie cela de lui,
mais ce serait toujours un risque à courir; et quels reproches
n'auriez-vous pas à vous faire si l'événement n'était pas heureux! Que
répondriez-vous à votre fille qui vous dirait: «Ma mère, j'étais jeune
et sans expérience, j'étais même séduite par une erreur pardonnable à
mon âge; mais le Ciel qui avait prévu ma faiblesse, m'avait accordé
une mère sage pour y remédier et m'en garantir. Pourquoi donc, oubliant
votre prudence, avez-vous consenti à mon malheur? Était-ce à moi à me
choisir un époux quand je ne connaissais rien de l'état du mariage?
Quand je l'aurais voulu, n'était-ce pas à vous de vous y opposer? Mais
je n'ai jamais eu cette folle volonté. Décidée à vous obéir, j'ai
attendu votre choix avec une respectueuse résignation; jamais je ne
me suis écartée de la soumission que je vous devais, et cependant je
porte aujourd'hui la peine qui n'est due qu'aux enfants rebelles. Ah!
votre faiblesse m'a perdue...» Peut-être son respect étoufferait-il ces
plaintes, mais l'amour maternel les devinerait; et les larmes de votre
fille, pour être dérobées, n'en couleraient pas moins sur votre cœur.
Où chercherez-vous alors vos consolations? Sera-ce dans ce fol amour,
contre lequel vous auriez dû l'armer et par qui au contraire, vous vous
seriez laissée séduire?
J'ignore, ma chère amie, si j'ai contre cette passion une prévention
trop forte, mais je la crois redoutable, même dans le mariage. Ce n'est
pas que je désapprouve qu'un sentiment honnête et doux vienne embellir
le lien conjugal et adoucir en quelque sorte les devoirs qu'il impose,
mais ce n'est pas à lui qu'il appartient de le former, ce n'est pas à
l'illusion d'un moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour
choisir, il faut comparer, et comment le pouvoir, quand un seul objet
nous occupe, quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé que
l'on est dans l'ivresse et l'aveuglement?
J'ai rencontré, comme vous pouvez croire plusieurs femmes atteintes de
ce mal dangereux; j'ai reçu les confidences de quelques-unes. A les
entendre, il n'en est point dont l'amant ne soit un être parfait; mais
ces perfections chimériques n'existent que dans leur imagination. Leur
tête exaltée ne rêve qu'agréments et vertus, elles en parent à loisir
celui qu'elles préfèrent; c'est la draperie d'un dieu, portée souvent
par un modèle abject, mais quel qu'il soit, à peine l'ont-elles revêtu
que, dupes de leur propre ouvrage elles se prosternent pour l'adorer.
Ou votre fille n'aime pas Danceny, ou elle éprouve cette même illusion;
elle est commune à tous deux si leur amour est réciproque. Ainsi votre
raison pour les unir à jamais se réduit à la certitude qu'ils ne se
connaissent pas, qu'ils ne peuvent se connaître. Mais, me direz-vous,
M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage? Non, sans
doute, mais au moins ne s'abusent-ils pas, ils s'ignorent seulement.
Qu'arrive-t-il dans ce cas, entre les deux époux que je suppose
honnêtes? c'est que chacun d'eux étudie l'autre, s'observe vis-à-vis
de lui, cherche et reconnaît bientôt ce qu'il faut qu'il cède de ses
goûts et de ses volontés pour la tranquillité commune. Ces légers
sacrifices se font sans peine, parce qu'ils sont réciproques et qu'on
les a prévus; bientôt ils font naître une bienveillance mutuelle, et
l'habitude, qui fortifie tous les penchants qu'elle ne détruit pas,
amène peu à peu cette double amitié, cette tendre confiance qui,
jointes à l'estime forment, ce me semble, le véritable, le solide
bonheur des mariages.
Les illusions de l'amour peuvent être plus douces, mais qui ne sait
aussi qu'elles sont moins durables? et quels dangers n'amènent pas le
moment qui les détruit! C'est alors que les moindres défaut paraissent
choquants et insupportables, par le contraste qu'ils forment avec
l'idée de perfection qui nous avait séduits. Chacun des deux époux
croit cependant que l'autre seul a changé et que lui vaut toujours ce
qu'un moment d'erreur l'avait fait apprécier. Le charme qu'il n'éprouve
plus, il s'étonne de ne le plus faire naître, il en est humilié;
la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts, produit
l'humeur, enfante la haine, et de frivoles plaisirs sont payés enfin
par de longues infortunes.
Voilà, ma chère amie, ma façon de penser sur l'objet qui nous occupe;
je ne la défends pas, je l'expose seulement, c'est à vous à décider.
Mais si vous persistez dans votre avis, je vous demande de me faire
connaître les raisons qui auront combattu les miennes; je serai bien
aise de m'éclairer auprès de vous et surtout d'être rassurée sur le
sort de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur,
et par mon amitié pour elle, et par celle qui m'unit à vous pour la vie.
_Paris, ce 4 octobre 17**._