Chapter 10 of 175
LETTRE X
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_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Me boudez-vous, vicomte? ou bien êtes-vous mort? ou, ce qui y
ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre présidente?
Cette femme, qui vous a rendu _les illusions de la jeunesse_, vous en
rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide
et esclave; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez à _vos
heureuses témérités_. Vous voilà donc vous conduisant sans principes
et donnant tout au hasard ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il
plus que l'amour est, comme la médecine, _seulement l'art d'aider à
la nature_? Vous voyez que je vous bats avec vos armes, mais je n'en
prendrai pas d'orgueil, car c'est bien battre un homme à terre. _Il
faut qu'elle se donne_, me dites-vous; eh! sans doute, il le faut;
aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que
ce sera de mauvaise grâce. Mais pour qu'elle finisse par se donner,
le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule
distinction est bien un vrai déraisonnement de l'amour! Je dis l'amour,
car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir,
ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces
femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violées? Mais, quelque
envie qu'on ait de se donner, quelque pressée que l'on en soit, encore
faut-il un prétexte, et y en a-t-il de plus commode pour nous que celui
qui nous donne l'air de céder à la force? Pour moi, je l'avoue, une
des choses qui me flattent le plus est une attaque vive et bien faite,
où tout se succède avec ordre, quoique avec rapidité, qui ne nous met
jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie
dont, au contraire, nous aurions dû profiter; qui sait garder l'air de
la violence jusque dans les choses que nous accordons et flatter avec
adresse nos deux passions favorites: la gloire de la défense et le
plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l'on ne
croit, m'a toujours fait plaisir, même alors qu'il ne m'a pas séduite,
et que quelquefois il m'est arrivé de me rendre uniquement comme
récompense. Telle, dans nos anciens tournois, la beauté donnait le prix
de la valeur et de l'adresse.
Mais vous, vous qui n'êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous
aviez peur de réussir. Eh! depuis quand voyagez-vous à petites journées
et par des chemins de traverse? Mon ami, quand on veut arriver, des
chevaux de poste et la grande route! Mais laissons ce sujet, qui me
donne d'autant plus d'humeur qu'il me prive du plaisir de vous voir.
Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites et mettez-moi au
courant de votre progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que
cette ridicule aventure vous occupe et que vous négligez tout le monde?
A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui envoient
régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne
se font jamais rendre la réponse. Vous finissez votre dernière lettre
par me demander si M. le chevalier est mort. Je ne réponds pas, et
vous ne vous en inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon
amant est votre ami-né? Mais rassurez-vous, il n'est point mort ou s'il
l'était ce serait de l'excès de sa joie. Ce pauvre chevalier, comme
il est tendre, comme il est fait pour l'amour, comme il sait sentir
vivement! La tête m'en tourne. Sérieusement, le bonheur parfait qu'il
trouve à être aimé de moi m'attache véritablement à lui.
Ce même jour où je vous écrivais que j'allais travailler à notre
rupture combien je le rendis heureux! Je m'occupais pourtant tout de
bon des moyens de le désespérer quand on me l'annonça. Soit caprice
ou raison, jamais il ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec
humeur. Il espérait passer deux heures avec moi, avant celle où ma
porte serait ouverte à tout le monde. Je lui dis que j'allais sortir;
il me demanda où j'allais, je refusai de le lui apprendre. Il insista:
_Où vous ne serez pas_, repris-je avec aigreur. Heureusement pour
lui, il resta pétrifié de cette réponse; car, s'il eût dit un mot, il
s'ensuivait immanquablement une scène qui eût amené la rupture que
j'avais projetée. Étonnée de son silence, je jetai les yeux sur lui
sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu'il faisait.
Je retrouvai sur cette charmante figure cette tristesse à la fois
profonde et tendre à laquelle vous-même êtes convenu qu'il était si
difficile de résister. La même cause produisit le même effet: je fus
vaincue une seconde fois. Dès ce moment, je ne m'occupai plus que des
moyens d'éviter qu'il pût me trouver un tort. «Je sors pour affaire,
lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette affaire vous
regarde, mais ne m'interrogez pas. Je souperai chez moi; revenez et
vous serez instruit.» Alors il retrouva la parole, mais je ne lui
permis pas d'en faire usage. «Je suis très pressée, continuai-je,
laissez-moi; à ce soir.» Il baisa ma main et sortit.
Aussitôt, pour le dédommager, peut-être pour me dédommager moi-même,
je me décide à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se
doutait pas. J'appelle ma fidèle _Victoire_. J'ai ma migraine, je me
couche pour tous mes gens et, restée enfin seule avec _la véritable_,
tandis qu'elle se travestit en laquais, je fais une toilette de femme
de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin
et nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l'amour, je choisis
le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux, il est de mon
invention: il ne laisse rien voir et pourtant fait tout deviner. Je
vous en promets un modèle pour votre présidente, quand vous l'aurez
rendue digne de le porter.
Après ces préparatifs, pendant que Victoire s'occupe des autres
détails, je lis un chapitre du _Sopha_, une lettre d'_Héloïse_ et deux
contes de La Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulais
prendre. Cependant mon chevalier arrive à ma porte avec l'empressement
qu'il a toujours. Mon suisse la lui refuse et lui apprend que je suis
malade: premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moi,
mais non de mon écriture, suivant ma prudente règle. Il l'ouvre et y
trouve de la main de Victoire: «A neuf heures précises, au boulevard,
devant les cafés». Il s'y rend, et là un petit laquais qu'il ne connaît
pas, qu'il croit au moins ne pas connaître, car c'était toujours
Victoire, vient lui annoncer qu'il faut renvoyer sa voiture et le
suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffait la tête d'autant,
et la tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, et la surprise et
l'amour causaient en lui un véritable enchantement. Pour lui donner le
temps de se remettre, nous nous promenons un moment dans le bosquet,
puis je le ramène vers la maison. Il voit d'abord deux couverts mis,
ensuite un lit fait. Nous passions jusqu'au boudoir, qui était dans
toute sa parure. Là, moitié réflexion, moitié sentiment, je passai
mes bras autour de lui et me laissai tomber à ses genoux: «O mon ami!
lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je me
reproche de t'avoir affligé par l'apparence de l'humeur, d'avoir pu
un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts; je
veux les expier à force d'amour». Vous jugez de l'effet de ce discours
sentimental. L'heureux chevalier me releva, et mon pardon fut scellé
sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la
même manière notre éternelle rupture.
Comme nous avions six heures à passer ensemble, et que j'avais résolu
que tout ce temps fût pour lui également délicieux, je modérai ses
transports et l'aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je
ne crois pas avoir jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été
jamais aussi contente de moi. Après le souper, tour à tour enfant et
raisonnable, folâtre et sensible, quelquefois même libertine, je me
plaisais à le considérer comme un sultan au milieu de son sérail, dont
j'étais tour à tour les favorites différentes. En effet, ses hommages
réitérés, quoique toujours reçus par la même femme, le furent toujours
par une maîtresse nouvelle.
Enfin, au point du jour, il fallut se séparer et, quoi qu'il dît, quoi
qu'il fît même pour me prouver le contraire, il en avait autant besoin
que peu d'envie. Au moment où nous sortîmes, et pour dernier adieu,
je pris la clef de cet heureux séjour et la lui remettant entre les
mains: «Je ne l'ai eue que pour vous, lui dis-je, il est juste que
vous en soyez maître; c'est au sacrificateur à disposer du temple.»
C'est par cette adresse que j'ai prévenu les réflexions qu'aurait pu
lui faire naître la propriété, toujours suspecte, d'une petite maison.
Je le connais assez pour être sûre qu'il ne s'en servira que pour moi,
et si la fantaisie me prenait d'y aller sans lui, il me reste bien une
double clef. Il voulait à toute force prendre jour pour y revenir;
mais je l'aime trop encore pour vouloir l'user si vite. Il ne faut se
permettre d'excès qu'avec les gens qu'on veut quitter bientôt. Il ne
sait pas cela, lui; mais, pour son bonheur, je le sais pour deux.
Je m'aperçois qu'il est trois heures du matin et que j'ai écrit un
volume, ayant le projet de n'écrire qu'un mot. Tel est le charme de la
confiante amitié, c'est elle qui fait que vous êtes toujours ce que
j'aime le mieux; mais, en vérité, le chevalier est ce qui me plaît
davantage.
_De..., ce 12 août 17**._