Chapter 38 of 175
LETTRE XXXVIII
3 min read · 628 words
_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Votre énorme paquet m'arrive à l'instant, mon cher vicomte. Si la date
en est exacte, j'aurais dû le recevoir vingt-quatre heures plus tôt;
quoi qu'il en soit, si je prenais le temps de le lire, je n'aurais
plus celui d'y répondre. Je préfère donc de vous en accuser seulement
réception et nous causerons d'autre chose. Ce n'est pas que j'aie rien
à vous dire pour mon compte; l'automne ne laisse à Paris presque point
d'hommes qui aient figure humaine; aussi je suis, depuis un mois, d'une
sagesse à périr, et tout autre que mon chevalier serait fatigué des
preuves de ma constance. Ne pouvant m'occuper, je me distrais avec la
petite Volanges, et c'est d'elle que je veux parler.
Savez-vous que vous avez perdu plus que vous ne croyez à ne pas vous
charger de cette enfant? elle est vraiment délicieuse! cela n'a ni
caractère ni principes; jugez combien sa société sera douce et facile.
Je ne crois pas qu'elle brille jamais par le sentiment, mais tout
annonce en elle les sensations les plus vives. Sans esprit et sans
finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle, si l'on
peut parler ainsi, qui quelquefois m'étonne moi-même et qui réussira
d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur et de
l'ingénuité. Elle est naturellement très caressante et je m'en amuse
quelquefois; sa petite tête se monte avec une facilité incroyable, et
elle est alors d'autant plus plaisante qu'elle ne sait rien, absolument
rien de ce qu'elle désire tant de savoir. Il lui en prend des
impatiences tout à fait drôles: elle rit, elle se dépite, elle pleure
et puis elle me prie de l'instruire avec une bonne foi réellement
séduisante. En vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce
plaisir est réservé.
Je ne sais si je vous ai mandé que depuis quatre ou cinq jours j'ai
l'honneur d'être sa confidente. Vous devinez bien que d'abord j'ai fait
la sévère, mais aussitôt que je me suis aperçue qu'elle croyait m'avoir
convaincue par ses mauvaises raisons, j'ai eu l'air de les prendre pour
bonnes, et elle est intimement persuadée qu'elle doit ce succès à son
éloquence: il fallait cette précaution pour ne me pas compromettre.
Je lui ai permis d'écrire et de dire _j'aime_, et le même jour, sans
qu'elle s'en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-tête avec son Danceny.
Mais figurez-vous qu'il est si sot encore qu'il n'en a seulement pas
obtenu un baiser! Ce garçon-là fait pourtant de fort jolis vers! Mon
Dieu! que ces gens d'esprit sont bêtes! celui-ci l'est au point qu'il
m'embarrasse, car enfin, pour lui, je ne peux pas le conduire.
C'est à présent que vous me seriez bien utile. Vous êtes assez lié avec
Danceny pour avoir sa confidence, et s'il vous la donnait une fois,
nous irions grand train. Dépêchez donc votre présidente, car enfin je
ne veux pas que Gercourt s'en sauve; au reste, j'ai parlé de lui hier
à la petite personne et le lui ai si bien peint que quand elle serait
sa femme depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l'ai
pourtant beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale; rien n'égale ma
sévérité sur ce point. Par là, d'une part, je rétablis auprès d'elle ma
réputation de vertu, que trop de condescendance pourrait détruire; de
l'autre, j'augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari.
Et enfin j'espère qu'en lui faisant accroire qu'il ne lui est permis
de se livrer à l'amour que pendant le peu de temps qu'elle a à rester
fille, elle se décidera plus vite à n'en rien perdre.
Adieu, vicomte; je vais me mettre à ma toilette où je lirai votre
volume.
_De..., ce 27 août 17**._