Chapter 46 of 175
LETTRE XLVI
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_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
Que vous est-il donc arrivé, mon adorable Cécile? Qui a pu causer
en vous un changement si prompt et si cruel? Que sont devenus vos
serments de ne jamais changer? Hier encore, vous les réitériez avec
tant de plaisir! Qui peut aujourd'hui vous les faire oublier? J'ai beau
m'examiner, je ne puis en trouver la cause en moi, et il m'est affreux
d'avoir à la chercher en vous. Ah! sans doute vous n'êtes ni légère, ni
trompeuse, et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant
ne flétrira point mon âme. Cependant, par quelle fatalité n'êtes-vous
plus la même? Non, cruelle, vous ne l'êtes plus! La tendre Cécile, la
Cécile que j'adore et dont j'ai reçu les serments n'aurait point évité
mes regards, n'aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait
auprès d'elle; ou si quelque raison que je ne peux concevoir, l'avait
forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n'eût pas au moins
dédaigné de m'en instruire.
Ah! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, ma Cécile, ce que vous
m'avez fait souffrir aujourd'hui, ce que je souffre encore en ce
moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et ne plus être aimé de
vous? Cependant, quand je vous ai demandé un mot, un seul mot, pour
dissiper mes craintes, au lieu de me répondre vous avez feint de
craindre d'être entendue; et cet obstacle, qui n'existait pas alors,
vous l'avez fait naître aussitôt par la place que vous avez choisie
dans le cercle. Quand forcé de vous quitter je vous ai demandé l'heure
à laquelle je pourrais vous revoir demain, vous avez feint de l'ignorer
et il a fallu que ce fût Mme de Volanges qui m'en instruisît. Ainsi ce
moment toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain ne
fera naître en moi que de l'inquiétude, et le plaisir de vous voir,
jusqu'alors si cher à mon cœur, sera remplacé par la crainte de vous
être importun.
Déjà, je le sens, cette crainte m'arrête et je n'ose vous parler de mon
amour. Ce _je vous aime_, que j'aimais tant à répéter quand je pouvais
l'entendre à mon tour, ce mot si doux qui suffisait à ma félicité, ne
m'offre plus, si vous êtes changée, que l'image d'un désespoir éternel.
Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l'amour ait perdu toute
sa puissance et j'essaie de m'en servir encore[22]. Oui, ma Cécile,
_je vous aime_. Répétez donc avec moi cette expression de mon bonheur.
Songez que vous m'avez accoutumé à l'entendre et que m'en priver c'est
me condamner un tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu'avec
ma vie.
_De..., ce 29 août 17**._
[22] Ceux qui n'ont pas eu l'occasion de sentir quelquefois
le prix d'un mot, d'une expression consacrés par l'amour, ne
trouveront aucun sens dans cette phrase.